Dans ce treizième épisode du Son des Territoires, Victor Delage, fondateur et directeur général de l’Institut Terram, reçoit Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau, et Jean-Paul Bordes agronome, coauteurs de l’étude Réutilisation des eaux usées traitées en agriculture : un projet territorial de résilience hydrique.
Ensemble, ils interrogent de manière concrète la capacité des territoires à faire face aux tensions croissantes sur la ressource en eau. Comment sécuriser l’accès à l’eau sans accentuer la pression sur les milieux naturels ? Entre dérèglement climatique, variabilité accrue des précipitations et besoins agricoles persistants, la question s’impose désormais partout en France. Dans ce contexte, la réutilisation des eaux usées traitées – ou REUT – apparaît comme une piste de plus en plus crédible. Ils proposent une lecture claire et nuancée des potentialités de la REUT, en France comme à l’international. Loin d’être une simple solution technique, cette approche conduit à repenser l’eau comme une ressource locale, maîtrisée et intégrée dans des projets collectifs. Elle ouvre des perspectives concrètes pour sécuriser certaines productions agricoles, réduire la pression sur les ressources naturelles et renforcer la résilience des territoires les plus exposés. Car derrière cette démarche se trouvent des conditions de réussite bien identifiées : gouvernance locale, modèle économique, qualité de l’eau et acceptabilité sociale. Autant de leviers qui doivent être pensés conjointement pour faire de la REUT un véritable outil d’adaptation.
Selon Esther Crauser-Delbourg, la France n’accuse pas tant un retard technique sur la REUT qu’un défi territorial, économique et politique. Pendant plusieurs mois d’échanges avec agriculteurs, collectivités, agences de l’eau, opérateurs et experts français et internationaux, une idée revient constamment : les projets qui fonctionnent ne sont pas forcément les plus technologiques, mais ceux où les usages ont été clarifiés dès le départ, où les acteurs se font confiance, où le partage des coûts est assumé et où le territoire a réellement besoin de cette ressource. Dans plusieurs pays, elle constitue déjà un pilier structurant de la gestion de l’eau, développé en réponse à des contraintes climatiques, hydrologiques ou économiques fortes. Les expériences espagnoles et israéliennes illustrent la capacité de la REUT à s’inscrire dans des stratégies de long terme.
Pour Jean-Paul Bordes, le coût de l’eau issue de la réutilisation des eaux usées traitées (REUT) reste aujourd’hui un facteur déterminant pour son développement dans le secteur agricole. La disponibilité de la ressource, même importante, ne garantit pas à elle seule son adoption : encore faut-il que son prix soit compatible avec l’équilibre économique des exploitations et la viabilité des productions. Cette question met en lumière les arbitrages à conduire entre cultures, territoires et usages, ainsi que les choix collectifs nécessaires pour inscrire la REUT dans des modèles agricoles durables.
Esther Crauser-Delbourg, Jean-Paul Bordes, Réutilisation des eaux usées traitées : un levier de résilience agricole, Institut Terram, février 2026.