Des zones industrielles en tôle gris anthracite, des cités ni trop hautes ni trop intimidantes, des villages agricoles aux panneaux d’entrée retournés, des avenues périurbaines remplies de kebabs, quelques centres-villes pavés en bord de Marne. Perché sur une moto, par une semaine de canicule, on se faufile entre les immeubles gris et les champs de blé brûlés de la 7e circonscription de Seine-et-Marne, à l’est de Paris. Les avions survolent à basse altitude cet espace coincé entre l’aéroport de Roissy, au nord, la Seine-Saint-Denis, à l’ouest, les plaines céréalières, à l’est, et Disneyland Paris, au sud.
Sur ce territoire curieusement redécoupé en 2012, nul bassin de vie commun. La carte électorale dessine deux France : celle des bourgs et celle des tours. Jusqu’en 2017, ces terres restaient solidement ancrées à droite. Aux deux dernières élections législatives, les électeurs ont qualifié au second tour La France insoumise et le Rassemblement national, après avoir été macronistes.
Comme si la 7e circonscription de Seine-et-Marne préfigurait le vote des Français tel qu’il est annoncé pour la présidentielle de 2027. C’en est même troublant. Fief des gaullistes depuis 1993, tenue par le baron local LR Yves Albarello, la circonscription a basculé en 2017 entre les mains de Rodrigue Kokouendo, candidat En Marche propulsé par le succès d’Emmanuel Macron à la présidentielle, avant de quitter ensuite la vie politique. « Un cataclysme », se souvient un élu local.
En 2022, la droite entend récupérer son dû, mais elle pâtit de divisions internes. Personne ne voit alors venir Ersilia Soudais, obscure conseillère municipale d’opposition à Lagny-sur-Marne. Candidate LFI-Nupes, elle profite du barrage républicain pour battre le RN d’un cheveu : 852 voix d’écart sur 87 000 inscrits. Elle creuse son avance en 2024 et l’emporte avec près de 3 000 voix d’avance sur la candidate du RN, malgré plusieurs prises de position qui embarrassent jusqu’au sein même des Insoumis.
Score serré, mais circonscription clivée
Le score reste très serré à l’échelle de la circonscription, mais les écarts de vote entre les communes sont impressionnants, de l’ordre de 65 % contre 35 %, tantôt en faveur du RN, tantôt en faveur de LFI, avec un pic à 86 % contre 13 % pour le RN dans le village de Mauregard. La 7e circonscription de Seine-et-Marne a deux visages.
En 2024, Ersilia Soudais est majoritaire dans seulement six communes sur trente-deux, dont Mitry-Mory, Villeparisis et l’ensemble formé par Lagny-sur-Marne et Saint-Thibault-des-Vignes. Ces territoires ont pour point commun d’être desservis par le RER et de compter des quartiers populaires. Ces bastions communistes ont historiquement été peuplés d’agriculteurs, puis d’ouvriers et de cheminots. Ils ont accueilli des vagues d’immigration italienne et portugaise, dont beaucoup ont ensuite accédé à la propriété. Ici, la gauche bobo n’existe pas. Au déjeuner, à Lagny-sur-Marne, le serveur d’un restaurant éprouve toutes les peines du monde à expliquer aux clients ce qu’est le quinoa, cher à Jean-Luc Mélenchon, proposé au menu du jour.
La députée LFI n’a pas fait campagne sur les pistes cyclables, mais sur la Palestine et les luttes sociales, bien aidée par les réseaux communistes locaux. Quand le RN dénonce l’installation des gens du voyage sur les parkings des zones industrielles, elle les défend sans réserve. À l’Assemblée nationale, elle dénonce le manque d’enseignants, d’AESH et d’orthophonistes dans sa circonscription. Plus surprenant, elle a demandé, à la fin de l’année 2025, la création d’un commissariat à Mitry-Mory.
Ersilia Soudais, une députée peu présente
Une militante communiste de longue date confie néanmoins la gêne des militants locaux à l’égard d’Ersilia Soudais, qui n’a pas répondu à nos sollicitations. « Les camarades ont voté pour elle afin de faire barrage au RN, mais certains n’ont pas voulu participer à sa campagne. Le problème, c’est qu’elle ne se rend pas souvent sur la circonscription. Elle a axé son mandat sur des sujets clivants. »
Comme cette conférence sur le port du voile organisée en octobre 2025, qui a fait grincer quelques dents, ou encore un ciné-débat à Mitry-Mory organisé avec des militantes favorables au voile. « Ce n’est vraiment pas un sujet qui parle à notre ville », souffle notre interlocutrice. « Ersilia Soudais surfe sur des sujets qui ne concernent pas les Français, dénonce Pierre Tebaldini, directeur de cabinet du maire de Lagny-sur-Marne et élu de longue date dans le secteur. Elle s’adresse aux affects, au cœur des gens. C’est un peu comme le Parti animaliste quand il met des photos de chats sur ses affiches. »
Sur les cinq bureaux de vote où LFI a réalisé ses meilleurs scores en 2024, quatre se situent à Mitry-Mory. Le premier se trouve dans le quartier populaire des Acacias.
Les Insoumis ont également rencontré un succès notable à Villeparisis, où le candidat RN aux municipales, Claude Sicre de Fontbrune, ne se sentait pas toujours à l’aise pour distribuer des tracts sur le marché populaire situé près de la gare et du canal de l’Ourcq. « Il y a toujours eu de l’immigration, mais autrefois les gens se parlaient davantage », regrette l’ancien élu UDI. En mars 2026, il a recueilli 22 % des suffrages, loin derrière le maire PS sortant, réélu dès le premier tour avec 61 % des voix.
Pour résister au RN, bloquer les permis de construire
Au fil des années, la petite ville industrielle et agricole de Villeparisis s’est transformée en cité-dortoir de grande couronne. Elle dispose d’une gare RER. En Seine-et-Marne, c’est devenu une véritable clé de lecture électorale.
« Politiquement, quand il y a une gare, on sait qu’on va ramer, résume Aymeric Durox, sénateur RN de Seine-et-Marne. Le rail amène une population qui ne vote pas pour nous. À Villeparisis, il y a une gare : la commune vote LFI. Pourtant, elle votait UMP entre 2014 et 2020. La ville s’est « 93isée ». À Claye-Souilly, où il n’y a pas de gare, nous avons fait 58 % en 2024. »
Claye-Souilly, commune d’extrême droite ? Cet îlot de tranquillité a pourtant réélu son maire centriste avec 80 % des voix en mars 2026. Jean-Luc Servières, 63 ans, explique avoir mené une campagne de terrain. « Comme disait Chirac, il faut taper le cul des vaches ! »
Depuis son bureau donnant sur le canal de l’Ourcq, il livre sa recette pour rester maire d’une commune qui vote majoritairement RN aux élections nationales. Alors que son prédécesseur avait lancé la construction de centaines de logements sociaux, Jean-Luc Servières a tout mis en pause.
« Chez nous, on vit beaucoup en pavillon et les habitants ont peur de l’habitat collectif, observe l’élu. Les immenses programmes de logements sociaux sont un carburant pour le vote réfractaire. Nos habitants ont vu les dégâts des émeutes de 2023 juste à côté, à Mitry-Mory ou Villeparisis. Eux ont pris cher, alors que nous avons été épargnés. On sent la tache d’huile progresser vers nous. »
La Seine-Saint-Denis comme repoussoir
À quelques kilomètres de Villeparisis, la départementale nous plonge rapidement dans la campagne. Elle mène aux villages du Pin ou de Villevaudé, acquis au Rassemblement national. Les cinq bureaux de vote où le parti a obtenu ses meilleurs résultats aux législatives se trouvent dans des communes de moins de 1 000 habitants. Ici, pas de gare, mais une même inquiétude : subir le destin des villes voisines, gagnées par l’urbanisation et la construction de logements sociaux.
« Les petits propriétaires recherchent la tranquillité et la meilleure offre scolaire possible », observe Sylvain Manternach, auteur, avec Jérôme Fourquet, d’une note sur la géographie du vote RN publiée en 2024 par l’Institut Terram. Les deux auteurs ont développé la notion de « capital résidentiel », par analogie avec le capital culturel théorisé par Pierre Bourdieu.
Des concepts qui font sourire le sénateur RN Aymeric Durox. Pour lui, la réalité est plus simple. Ses électeurs associent urbanisation, immigration et insécurité. « Ils se sentent assiégés, résume-t-il. Ils regardent sortir des immeubles de terre en se disant : « Qu’est-ce qui va nous arriver ? » »
« Les immeubles poussent partout, constate le patron d’un restaurant-grill à Dammartin-en-Goële, petite ville dominant les plaines proches de Roissy. On voit arriver des familles de Seine-Saint-Denis qui veulent vivre à la campagne. Une mosquée a ouvert dans le village voisin d’Othis. Ce sont surtout les personnes âgées qui m’en parlent. L’ambiance est moins village. Mais c’est comme ça : la population a toujours évolué. Il faut vivre avec. »
Dammartin-en-Goële, 10 000 habitants, est l’une des rares communes où LFI et le RN ont presque fait jeu égal en 2024 (52 % contre 48 %). Qu’en sera-t-il en 2027 ? Tout dépendra probablement davantage des permis de construire et des mouvements de population que des noms des candidats à l’élection présidentielle ou aux législatives.