Municipales : l’écologie à l’épreuve des territoires

Auteur(s)

Antoine Bristielle est docteur en science politique, directeur France de l’ONG Project Tempo et président de la société d’études et de conseil Vasco. Il est spécialiste des questions d’opinion et de communication, en particulier sur les enjeux environnementaux. Il a publié pour l’Institut Terram les études « Eau sous tension : les Français face aux défis hydriques de leurs territoires » (mars 2025) et « Saisir les enjeux environnementaux par les territoires » (juin 2025).

Résumé

L’écologie occupe une place paradoxale dans le débat municipal. Si ses objectifs font l’objet d’un large soutien dans l’opinion, sa traduction politique et programmatique demeure incertaine et souvent perçue comme délicate à porter localement. Cette étude montre que, loin d’un recul des préoccupations écologiques, les Français portent un regard globalement positif sur l’action environnementale de leurs municipalités, tout en estimant que cette action n’est pas encore à la hauteur des défis liés à la réduction des pollutions, à l’adaptation au changement climatique et à la protection des ressources. Dans les attentes exprimées par les citoyens, les enjeux environnementaux traversent désormais les principaux champs de l’action municipale. Sécurité, santé, pouvoir d’achat, attractivité économique ou qualité de vie sont de plus en plus pensés en lien avec les questions écologiques. Se dessine ainsi une demande forte pour une écologie pragmatique et transversale, envisagée non pas comme une politique sectorielle, mais comme un levier de protection du quotidien, de développement économique local et de cohésion sociale. Ces attentes demeurent toutefois profondément territorialisées : priorités et sources de préoccupation varient fortement selon la taille des communes, les contextes locaux et l’exposition différenciée aux risques environnementaux. Dans cette perspective, l’étude identifie plusieurs pistes stratégiques pour construire une écologie municipale à la fois crédible, acceptable et durable. Elle insiste notamment sur l’importance des conditions de financement et de cohérence de l’action publique, déterminantes pour l’adhésion citoyenne, et invite à dépasser les lectures strictement électorales de l’écologie afin d’en faire un socle partagé de l’action municipale. Cette étude repose sur une enquête réalisée en partenariat avec l’institut Dynata, auprès d’un échantillon de 2 000 Français représentatif de la population nationale selon les critères d’âge, de sexe, de catégorie socioprofessionnelle et de région de résidence. Elle adopte une démarche empirique et territorialisée, attentive aux perceptions, aux expériences vécues et aux conditions concrètes d’acceptabilité de l’action environnementale locale.

Synthèse

Six ans après les élections municipales de 2020, l’écologie locale apparaît à la fois solidement ancrée dans les attentes citoyennes et profondément reconfigurée dans ses modalités. Loin d’un reflux ou d’un désintérêt, l’étude met en évidence un soutien à l’action environnementale des communes, combiné à une exigence accrue de résultats concrets, adaptés aux réalités territoriales et compatibles avec les contraintes économiques et budgétaires. L’enjeu n’est plus tant l’affirmation d’une ambition écologique que sa crédibilité opérationnelle à l’échelle locale.

Une action municipale reconnue, mais jugée insuffisante face à l’ampleur des défis

Premier enseignement central : l’action environnementale des municipalités sortantes bénéficie d’un niveau élevé de satisfaction. Plus de sept Français sur dix (71 %) se déclarent satisfaits de l’action de leur maire en matière d’écologie, dont 10 % se disent « tout à fait satisfaits » et 61 % « plutôt satisfaits ». Ce jugement positif traverse largement les clivages politiques, générationnels et sociaux, confirmant la commune comme un échelon d’action publique jugé concret et efficace.

Toutefois, seul un tiers des Français (32 %) estiment que leur commune est aujourd’hui en avance en matière de protection de l’environnement. Ce chiffre tombe à 27 % concernant la réduction des pollutions et à 24 % pour l’adaptation aux risques climatiques, comme les inondations ou les canicules. Même sur des politiques historiquement investies par les collectivités, la perception d’une commune « en avance » reste minoritaire : 37 % pour les transports durables, 41 % pour la préservation des espaces naturels.

Ce décalage souligne une distinction nette opérée par les citoyens entre l’évaluation relative de l’action municipale, jugée globalement satisfaisante au regard des moyens disponibles, et l’évaluation absolue des résultats obtenus face à des défis perçus comme structurels et croissants.

Une écologie locale profondément territorialisée

L’étude met en évidence une forte différenciation territoriale des préoccupations environnementales. Deux tiers des Français (66 %) déclarent avoir déjà ressenti dans leur commune les effets du changement climatique, mais cette proportion varie fortement selon la taille des communes : 55 % dans les communes rurales, contre 70 % dans les villes de plus de 100 000 habitants et 68 % dans l’agglomération parisienne.

Cette expérience différenciée structure la hiérarchie des inquiétudes locales. À l’échelle nationale, les principales préoccupations environnementales citées relèvent d’abord des pollutions : gestion des déchets (43 %), pollution de l’air (38 %) et pollution sonore (32 %). La qualité de l’eau constitue également un motif d’inquiétude majeur pour un tiers des Français (33 %), devant l’urbanisation excessive (32 %) et les risques d’inondation (22 %).

Mais cette hiérarchie varie fortement selon les territoires. Dans les communes rurales, la qualité de l’eau arrive en tête des préoccupations (43 %), loin devant la pollution de l’air (28 %) ou la pollution sonore (20 %). La quantité d’eau disponible y inquiète également près d’un quart des habitants (24 %). À l’inverse, dans les grandes agglomérations, les inquiétudes se concentrent sur la pollution de l’air (44 %), la pollution sonore (35 %), l’urbanisation excessive (35 %) et la chaleur excessive (29 %).

Ces écarts confirment que l’écologie municipale ne peut être pensée de manière uniforme. Elle s’ancre dans des expériences locales du risque, façonnées par le degré d’urbanisation, la densité des infrastructures et la dépendance aux ressources naturelles.

La sécurité, pivot central des attentes municipales

À l’approche du scrutin municipal de 2026, la sécurité s’impose comme la première priorité assignée à l’action municipale. Elle est citée par plus de quatre Français sur dix (41 %) parmi les enjeux prioritaires du prochain mandat, loin devant la circulation et le stationnement (29 %), le logement (28 %), les commerces et le dynamisme économique local (28 %) ou encore la réduction des pollutions (27 %). Mais cette centralité ne se réduit pas à une conception strictement policière. Si la sécurité liée à la délinquance et aux incivilités reste dominante (64 %), elle coexiste avec d’autres dimensions tout aussi structurantes : sécurité routière (54 %), sécurité économique et sociale (50 %) et, fait notable, sécurité environnementale et sanitaire (45 %). Plus d’un tiers des répondants (34 %) associent également la sécurité à l’état des bâtiments et des infrastructures.

Cette conception élargie de la sécurité constitue un point de bascule. Elle permet de reformuler les enjeux écologiques dans un registre de protection du quotidien, articulant prévention des risques climatiques, qualité de l’environnement, santé publique et continuité des services essentiels. Loin d’entrer en concurrence avec la sécurité, l’écologie en devient l’un des ressorts centraux.

L’environnement, un déterminant électoral transversal

Contrairement à l’idée d’une marginalisation électorale de l’écologie, près de trois quarts (74 %) des Français déclarant vouloir participer aux municipales affirment que les propositions environnementales des candidats auront une place importante dans leur choix de vote. Cette attention concerne aussi bien les jeunes (76 % des 18-24 ans) que les seniors (67 % des 65 ans et plus).

Loin de se limiter aux grandes villes (78 %), cette attente est majoritaire dans les territoires ruraux (62 %) et les villes moyennes (74 %). Point clé, elle traverse les clivages sociaux et partisans : les catégories socioprofessionnelles modestes se montrent même légèrement plus attentives aux enjeux environnementaux (78 %) que les catégories favorisées (76 %). De même, à droite comme à gauche, l’écologie s’impose comme un enjeu structurant du débat municipal.

Un consensus large sur les actions, mais sous conditions de financement

L’étude met en évidence un soutien massif aux principales politiques environnementales locales. Encourager la rénovation thermique des bâtiments recueille l’adhésion de 88 % des Français ; le développement du tri et de la réduction des déchets, 87 % ; la plantation d’arbres, 87 % ; et le développement des transports en commun, 85 %. Même des mesures plus contraignantes restent majoritairement soutenues, comme la limitation de la circulation automobile (57 %) ou la transformation de places de stationnement en espaces verts (52 %). À noter que la seule mesure ne recueillant pas l’adhésion d’une majorité absolue de répondants est l’installation de nouvelles éoliennes sur le territoire communal (49 %). Ce résultat ne saurait toutefois être interprété comme un rejet massif : il traduit plutôt une division de l’opinion, près d’un Français sur deux se déclarant favorable à cette option.

La question du financement constitue toutefois un point de tension. Un tiers des Français (35 %) seulement se déclarent favorables à une hausse modérée des impôts locaux pour financer la transition écologique. En revanche, près des deux tiers (65 %) soutiennent des politiques environnementales financées par la réorientation des dépenses municipales existantes. L’acceptabilité de l’écologie municipale apparaît ainsi moins dépendante de son contenu que de la lisibilité et de la justice perçue de son financement.

Vers une écologie municipale intégrée

Enfin, près de sept Français sur dix (69 %) estiment que la politique environnementale doit être pensée comme une politique transversale, intégrée à l’ensemble des décisions publiques locales, et non comme un secteur autonome. L’écologie est désormais attendue comme un principe structurant de l’action municipale, capable d’articuler sécurité, développement économique, justice sociale et protection du cadre de vie.

À l’approche des élections municipales de 2026, l’écologie municipale ne se joue donc ni sur le terrain de la symbolique, ni sur celui de l’affichage partisan. Elle se mesure à sa capacité à protéger, à durer et à s’adapter aux territoires. Une écologie du « tenir », plus que du « montrer », appelée à devenir l’un des critères centraux de crédibilité de l’action publique locale. 

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre.* »


Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique [1979], trad. Jean Greisch, Flammarion, coll. « Champs essais », p. 40. 

Introduction – Les élections municipales face aux recompositions de l’écologie politique

Les élections municipales de 2020 ont marqué un moment singulier dans l’histoire politique récente de l’écologie en France. La conquête de plusieurs grandes villes par des listes écologistes – au premier rang desquelles Besançon, Bordeaux, Grenoble, Lyon, Poitiers, Strasbourg et Tours – ainsi que leur participation à des majorités municipales dans des métropoles comme Paris ou Marseille ont été largement interprétées comme les signes d’une « vague verte1Voir Abel Mestre, « Municipales 2020 : avec EELV, une vague verte historique déferle sur les grandes villes françaises », Le Monde, 29 juin 2020. ».

L’analyse doit toutefois être nuancée. Des travaux ont en effet souligné le caractère relatif de la dynamique observée en 20202Voir Dominique Reynié (dir.), Tsunami dans un verre d’eau, Fondation pour l’innovation politique, juillet 2020 ; « Municipales 2020 : “une vague verte dans une mer morte”. Trois questions à Alain Duhamel », Paris, Institut Montaigne, 29 juin 2020., en mettant en évidence l’effet déterminant d’une abstention historiquement élevée, ainsi que le rôle central des configurations de coalition dans nombre de victoires écologistes. Par ailleurs, cette dynamique s’est principalement concentrée dans les grandes villes et les centres urbains, confirmant les difficultés persistantes de l’écologie politique à s’implanter durablement dans les territoires ruraux3Pour une approche de la perception de l’écologie dans les zones rurales, voir Association des maires de France (AMRF), Observatoire de la ruralité. Enquête auprès des Français résidant en zone rurale, sondage réalisé par Ipsos-BVA, novembre 2025, p. 20-21 et chap. 4 (« Le rapport à l’environnement »), p. 26-38. et les petites et moyennes villes. Enfin, six ans plus tard, le contexte politique, économique et social dans lequel s’inscrivent les prochaines élections municipales apparaît sensiblement différent : montée des préoccupations liées à la sécurité, tensions sur le pouvoir d’achat, fragilisation budgétaire des collectivités locales, mais aussi diffusion croissante de discours évoquant un supposé « backlash environnemental4Claire Legros, « Le “backlash écologique” ou l’accélération brutale d’un mouvement réactionnaire profond », Le Monde, 12 novembre 2025. ». L’ensemble de ces évolutions invite à s’interroger sur la place que l’écologie politique pourrait occuper dans les arbitrages électoraux et programmatiques du prochain cycle municipal.

Pour autant, réduire la séquence actuelle à un simple reflux de l’écologie politique relèverait d’une lecture à la fois réductrice et potentiellement erronée. Si les configurations partisanes sont en recomposition, les attentes des citoyens à l’égard de l’action publique locale demeurent élevées et tendent même, à certains égards, à se renforcer. L’échelon municipal continue en effet d’être perçu comme un niveau d’action central5Voir Antoine Bristielle, Saisir les enjeux environnementaux par les territoires, Institut Terram-Project Tempo, juin 2025., concret et crédible pour l’amélioration du cadre de vie, la prise en charge des préoccupations du quotidien et l’adaptation aux transformations environnementales déjà à l’oeuvre. Dès lors, l’enjeu n’est sans doute pas tant de déterminer si l’écologie a encore sa place dans les élections municipales que d’interroger les formes sous lesquelles elle peut s’y inscrire : à travers quels récits, quels leviers d’action et avec quelle capacité à s’ancrer durablement dans les réalités territoriales.

C’est précisément à ces interrogations que se propose de répondre la présente étude. S’appuyant sur une enquête nationale6Le sondage a été réalisé du 22 décembre 2025 au 3 janvier 2026, en partenariat avec l’institut Dynata, auprès d’un échantillon de 2 000 Français représentatif de la population nationale selon les critères d’âge, de sexe, de catégorie socioprofessionnelle et de région de résidence., elle analyse la manière dont les Français évaluent l’action environnementale de leur municipalité sortante, les attentes qu’ils formulent pour le prochain mandat, ainsi que les priorités qu’ils souhaitent voir portées par les équipes municipales à venir. Loin de toute approche abstraite ou idéologique, ce travail adopte une démarche résolument empirique, attentive aux perceptions, aux expériences locales et aux arbitrages concrets exprimés par les citoyens.

Un premier enseignement majeur se dégage nettement : l’action environnementale des municipalités est globalement bien perçue par les Français. Une large majorité d’entre eux se déclarent satisfaits des initiatives engagées par leur maire en matière d’écologie au cours de la mandature écoulée. Ce constat traverse les générations, les sensibilités politiques et les trajectoires résidentielles, traduisant un attachement marqué à l’échelon local et à sa capacité perçue d’agir concrètement. Cette satisfaction ne saurait toutefois être assimilée à un sentiment d’achèvement. Les Français font également preuve d’une conscience aiguë des insuffisances persistantes. Nombreux sont ceux qui estiment que leur commune n’est pas « en avance » sur des enjeux structurants tels que la réduction des pollutions, l’adaptation aux risques climatiques ou la protection de l’environnement. Cette ambivalence, entre reconnaissance des efforts accomplis et lucidité quant au chemin restant à parcourir, constitue un trait central du rapport des citoyens à l’écologie municipale. Elle exprime une attente désormais exigeante, peu réceptive aux mesures symboliques ou ponctuelles, et tournée vers des politiques durables, visibles et adaptées aux réalités locales.

Or ces réalités apparaissent profondément différenciées. L’étude met en évidence une forte hétérogénéité des préoccupations environnementales selon la taille des communes, les contextes territoriaux et les expériences vécues des habitants : enjeux liés à la gestion de l’eau et à l’accès aux services dans les territoires ruraux, problématiques de pollution et d’urbanisation dans les grandes agglomérations, exposition différenciée aux risques climatiques selon les espaces. L’écologie municipale se révèle ainsi fondamentalement située et ne peut être appréhendée de manière uniforme à l’échelle nationale.

Dans ce contexte, la prochaine séquence municipale apparaît comme un moment charnière. Si les Français expriment des priorités multiples susceptibles, à première vue, de reléguer l’environnement au second plan, l’analyse détaillée des données révèle une réalité plus complexe. Loin d’être marginalisée, la dimension environnementale irrigue en profondeur ces différents enjeux. Sécurité, santé, qualité de vie, attractivité économique ou résilience territoriale intègrent désormais, explicitement ou implicitement, une composante écologique dans les représentations des citoyens. Cette évolution ouvre un espace stratégique considérable pour l’action publique locale, à condition de rompre avec une approche strictement sectorielle de l’écologie.

C’est là l’un des autres enseignements centraux de cette étude : une majorité nette de Français considère aujourd’hui que la politique environnementale doit être pensée comme une politique transversale, intégrée à l’ensemble des décisions municipales, plutôt que comme un champ d’intervention autonome. Cette attente traduit un changement de paradigme profond. L’environnement n’est plus perçu comme une contrainte externe aux autres politiques publiques, mais comme un levier susceptible de produire des bénéfices croisés, en matière de pouvoir d’achat, de développement économique local, de création d’emplois, de santé, de protection face aux risques ou encore de cohésion sociale. Dès lors, politiquement, l’enjeu ne réside pas uniquement dans le niveau d’ambition écologique affiché, mais dans la capacité des projets locaux à articuler écologie, justice sociale et développement territorial, en tenant compte des spécificités des territoires et des attentes concrètes des habitants. C’est cette écologie transversale, ancrée et pragmatique que la présente étude se propose d’éclairer, afin de nourrir le débat public et de fournir aux décideurs locaux des clés de compréhension essentielles à l’approche du prochain mandat.

Il convient enfin de s’affranchir d’une lecture réductrice, encore largement dominante dans le débat public, qui tend à évaluer le soutien à l’écologie à l’aune des seuls résultats électoraux des partis qui s’en revendiquent explicitement. Assimiler l’état de l’opinion environnementale aux performances électorales des formations écologistes revient à confondre adhésion partisane et adhésion aux politiques publiques, et à occulter une réalité désormais bien établie : les préoccupations environnementales débordent largement les clivages partisans traditionnels. Les fluctuations électorales des partis identifiés à l’écologie renseignent avant tout sur des dynamiques internes, des stratégies d’alliance ou des contextes politiques conjoncturels, mais elles disent relativement peu de la place effective qu’occupent les enjeux environnementaux dans les attentes des citoyens. C’est précisément à cet endroit que se situe l’apport central de cette recherche. En se plaçant résolument à distance des logiques d’identification partisane ou idéologique, elle permet de mesurer le soutien concret des Français à l’action environnementale, tant dans ses principes généraux – comme l’intégration de l’écologie à l’ensemble des politiques publiques – que dans ses déclinaisons opérationnelles à l’échelle municipale. Cette approche par les politiques publiques plutôt que par les étiquettes partisanes offre une lecture plus fine et plus fidèle de l’état de l’opinion. Elle met en lumière non seulement l’importance accordée à l’environnement, mais aussi les conditions de son acceptabilité, ses modalités de financement et ses articulations avec des enjeux centraux tels que la sécurité, le pouvoir d’achat ou le développement économique local.

En ce sens, la présente étude permet de dépasser une opposition devenue largement stérile entre une écologie perçue comme électoralement marginale et une société supposément indifférente aux enjeux environnementaux. Elle montre au contraire que le soutien à l’écologie est largement diffus, majoritairement pragmatique et qu’il s’exprime prioritairement à travers l’adhésion à des politiques concrètes et utiles au quotidien. Autrement dit, l’absence d’un vote systématique en faveur de partis écologistes ne saurait être interprétée comme un désintérêt pour l’environnement. Cette distinction est essentielle pour comprendre les dynamiques à l’oevre à l’approche des prochaines élections municipales et pour éviter les contresens stratégiques dans l’élaboration des projets locaux.

I. 2020-2026 : une écologie municipale globalement approuvée, mais confrontée à ses propres limites

1. Une action environnementale locale largement reconnue… 

Avant d’examiner les perspectives ouvertes par les prochaines élections municipales, il convient de revenir sur la manière dont les Français évaluent l’action environnementale conduite par leur municipalité au cours de la mandature 2020-2026. Cette analyse constitue un préalable essentiel, dans la mesure où les perceptions rétrospectives de l’action publique locale structurent fortement les attentes électorales et les jugements portés sur les projets à venir.

L’enquête fait d’abord apparaître un constat net : loin d’une vision alarmiste ou d’un rejet généralisé, l’action environnementale des municipalités bénéficie d’un niveau de satisfaction élevé. Plus de sept Français sur dix (71 %) se déclarent satisfaits de l’action de leur maire en matière d’écologie, dont 61 % « plutôt satisfaits » et 10 % « tout à fait satisfaits ». Ce niveau de satisfaction témoigne d’une reconnaissance tangible des efforts engagés à l’échelle locale et confirme la centralité de la commune comme espace privilégié d’intervention environnementale.

Ce jugement positif apparaît remarquablement transversal. Il varie peu selon l’âge, la proximité politique ou encore la durée de résidence dans la commune, suggérant l’existence d’un socle relativement consensuel autour de l’action environnementale municipale. Des différences apparaissent principalement en fonction de la taille des communes : les habitants des communes rurales se montrent globalement les plus satisfaits (78 %), tandis que ceux des communes de 20 000 à 100 000 habitants expriment un niveau de satisfaction légèrement inférieur (65 %). Ces écarts demeurent toutefois contenus, de l’ordre d’une dizaine de points, et ne remettent pas en cause la tendance générale.

Ce relatif consensus observé à l’échelle municipale contraste avec le climat politique bien plus conflictuel qui caractérise le niveau national. Si certaines thématiques, au premier rang desquelles la transition écologique et la lutte contre le changement climatique, continuent de faire l’objet d’un large soutien dans l’opinion, ce consensus se double d’un jugement sévère porté sur l’action de l’État. Ainsi, selon un sondage Ipsos réalisé pour le Réseau Action Climat à l’automne 20257Federico Vacas, Pierre Latrille, Diane Lamotte, La perception par les Français des enjeux et des mesures écologiques, Ipsos pour le Réseau Action Climat, octobre 2025., près de sept Français sur dix estiment que l’action gouvernementale en matière de transition écologique demeure insuffisante, tandis qu’une majorité se prononce en faveur de politiques de planification écologique plus ambitieuses. Cette dissociation entre l’adhésion aux objectifs et la défiance à l’égard de leur mise en oeuvre contribue à nourrir un sentiment d’impuissance ou de blocage au niveau national, là où, à l’inverse, l’action municipale bénéficie d’une appréciation plus positive.

2. … mais le sentiment persistant d’un retard face à l’ampleur des défis écologiques

Ce premier résultat peut être éclairé par les travaux sur la gouvernance locale et l’effet de proximité, qui montrent que la satisfaction à l’égard de l’action municipale repose souvent moins sur une évaluation exhaustive des politiques publiques que sur la visibilité des actions menées, la relation directe avec les élus et la capacité perçue de la commune à répondre à des enjeux concrets du quotidien8Voir Alistair Cole, Stuart Fox, Romain Pasquier et Ian Stafford, « Political trust in France’s multi-level government », Journal of Trust Research, vol. 8, n° 1, 2018, p. 45-67 ; Jilke, Sebastian et Martin Baekgaard, « The political psychology of citizen satisfaction: does functional responsibility matter? », Journal of Public Administration Research and Theory: J-PART, vol. 30, n° 1, janvier 2020, p. 130-43.. Pour autant, cette satisfaction ne saurait être interprétée comme un blanc-seing accordé aux politiques environnementales locales. Lorsqu’on interroge les Français non plus sur l’action passée mais sur la dynamique de la transition écologique dans leur commune, le diagnostic devient nettement plus nuancé.

Seul un tiers des Français (32 %) estiment que leur commune est aujourd’hui en avance en matière de protection de l’environnement. Ce sentiment est encore plus minoritaire lorsqu’il s’agit de la réduction des pollutions (27 %) ou de l’adaptation aux risques climatiques, tels que les inondations ou les canicules (24 %). Même sur des politiques plus visibles ou plus anciennement investies par les collectivités locales, comme le développement des transports durables (37 %) ou la préservation des espaces naturels (41 %), la perception d’une commune « en avance » reste minoritaire. Ce décalage entre un niveau élevé de satisfaction globale et une évaluation plus critique du rythme de la transition écologique est particulièrement éclairant. Il suggère que les citoyens distinguent clairement l’appréciation de l’action municipale, jugée globalement positive, de l’ampleur des défis environnementaux à relever, perçus comme encore largement insuffisamment pris en charge. Autrement dit, la satisfaction n’efface pas la conscience des limites.

L’analyse fait apparaître trois variables explicatives majeures de ces perceptions. La première est l’âge. Contrairement à une idée reçue, les jeunes générations se montrent plus optimistes quant au positionnement environnemental de leur commune. Ainsi, 43 % des 18-24 ans et 41 % des 25-34 ans considèrent leur commune comme « en avance » en matière de protection de l’environnement, contre seulement 31 % des 35-49 ans, 25 % des 50-64 ans et 30 % des 65 ans et plus. Cette différence peut s’expliquer par des horizons d’attente distincts, mais aussi par des rapports différenciés à l’action publique locale. Une socialisation environnementale plus précoce chez les plus jeunes peut ainsi coexister avec une connaissance encore partielle des politiques municipales, tandis que l’expérience plus longue de l’action locale tend à nourrir, chez les générations plus âgées, des attentes plus élevées et des jugements plus exigeants. 

La deuxième variable déterminante est la durée de résidence dans la commune. Plus les répondants y habitent depuis longtemps, plus leur jugement est sévère. En effet, 40 % des Français interrogés qui résident dans leur commune depuis moins de deux ans considèrent que leur commune est en avance en matière de protection de l’environnement, un chiffre qui tombe à 30 % chez ceux qui résident dans leur commune depuis plus de dix ans. Cette relation suggère que la familiarité avec le territoire et l’observation de ses évolutions sur le temps long renforcent la capacité critique à l’égard de l’action publique locale. 

Enfin, troisième variable, une fois encore la taille de la commune joue un rôle central. Cette différence peut refléter à la fois des écarts objectifs de capacités d’action (ingénierie, moyens financiers, compétences techniques) et des écarts de visibilité des politiques mises en oeuvre.

Ce dernier point est particulièrement révélateur lorsqu’il est mis en regard du niveau de satisfaction exprimé à l’égard de l’action municipale. De manière apparemment contre-intuitive, les habitants des communes rurales sont à la fois les plus satisfaits de l’action de leur maire en matière environnementale et ceux qui estiment le plus fréquemment que leur commune n’est pas en avance sur ces enjeux. Cette combinaison souligne une distinction essentielle entre l’évaluation relative de l’action locale, jugée adaptée aux moyens et au contexte, et l’évaluation absolue des résultats obtenus face à l’ampleur des défis environnementaux. Elle confirme que la satisfaction citoyenne repose moins sur une logique de performance mesurée que sur une appréciation contextualisée de l’action publique.

II. Les priorités pour le nouveau mandat municipal (2026-2032)

1. La sécurité comme priorité centrale, au-delà de la seule question de l’ordre public

L’action politique, et plus encore l’action municipale, se construit largement à partir d’arbitrages et de hiérarchisations. Afin de saisir les attentes des citoyens à l’approche du prochain mandat municipal, l’enquête a interrogé les répondants sur les trois enjeux qui devraient, selon eux, constituer des priorités pour l’action de leur commune dans les années à venir.

Une première lecture fait apparaître une hiérarchie très nette. La sécurité s’impose, loin devant l’ensemble des autres thématiques, comme la première priorité des Français pour le prochain mandat municipal (41 %). Elle devance largement d’autres enjeux centraux de l’action locale, tels que la circulation et le stationnement (29 %), le logement (28 %), les commerces et le dynamisme économique local (28 %) ou encore la réduction des différentes formes de pollution (27 %). Viennent ensuite l’accès aux services de proximité (25 %), le développement des transports en commun (23 %) et l’adaptation au changement climatique (23 %). En bas de classement figurent des thématiques traditionnellement associées à l’attractivité territoriale et à la qualité de vie, comme le développement économique au sens large (20 %), les espaces verts (19 %), la préservation du patrimoine local (14 %) ou encore le développement associatif, culturel et sportif (12 %). 

Pris isolément, ces résultats pourraient conduire à une conclusion rapide : les enjeux environnementaux seraient appelés à occuper une place secondaire, voire marginale, dans l’agenda municipal des années à venir. Une telle lecture serait toutefois réductrice et passerait à côté de plusieurs enseignements essentiels. Deux éléments majeurs invitent en effet à nuancer cette interprétation. D’une part, nombre de thématiques identifiées comme prioritaires comportent une dimension environnementale implicite ou explicite. Le développement des transports en commun et la réduction des pollutions relèvent directement des politiques environnementales. D’autres enjeux, a priori moins identifiés comme tels, peuvent également produire des effets environnementaux significatifs. Le logement renvoie notamment à la rénovation thermique du parc existant, à la lutte contre la précarité énergétique ou à la construction de bâtiments moins énergivores. De même, le dynamisme économique local peut favoriser des logiques de relocalisation, de circuits courts et de modes de production plus soutenables. Ces éléments soulignent la nécessité de penser l’écologie non comme un secteur autonome de l’action publique, mais comme une politique transversale, irriguant l’ensemble des compétences municipales. 

D’autre part, si la sécurité apparaît comme la priorité absolue des Français, encore faut-il en préciser le contenu. Dans le débat public et médiatique, la sécurité est souvent réduite à sa dimension strictement policière, associée à la délinquance, aux incivilités ou aux trafics. Or, lorsqu’on interroge directement les citoyens sur ce qu’ils entendent par « sécurité », les réponses révèlent une conception beaucoup plus large et complexe.

Les données montrent que si la sécurité policière demeure centrale (64 %), elle coexiste avec d’autres dimensions tout aussi structurantes. La sécurité routière est citée par 54 % des répondants, la sécurité économique et sociale par 50 %, et la sécurité environnementale et sanitaire par 45 %. Viennent ensuite la sécurité des bâtiments et des infrastructures (34 %)9Sur le sujet, voir Victor Delage, Infrastructures invisibles : ce que les Français disent de leurs réseaux du quotidien, Institut Terram, novembre 2025. et la sécurité numérique (26 %). L’analyse fait apparaître une conception élargie de la sécurité, qui dépasse largement la seule question de l’ordre public.

Il convient d’insister sur un point : près d’un Français sur deux associe donc explicitement la sécurité à la protection face aux risques environnementaux et sanitaires. Derrière cette notion se cristallisent ainsi des préoccupations liées aux inondations, aux canicules, à la qualité de l’air, de l’eau ou encore aux pollutions industrielles et urbaines. La sécurité apparaît dès lors comme un registre central de reformulation des enjeux écologiques, permettant de les articuler à des attentes immédiates de protection, de stabilité et de continuité de la vie quotidienne.

D’un point de vue théorique, cette dynamique peut être appréhendée à la lumière des travaux sur le policy framing et la légitimation de l’action publique10Voir notamment David A. Snow et Robert D. Benford, « Ideology, frame resonance, and participant mobilization », International Social Movement Research, vol. 1, janvier 1988, p. 197-218 ; Frank Fischer, Reframing Public Policy. Discursive Politics and Deliberative Practices, Oxford University Press, 2003. Ces travaux montrent comment le cadrage des politiques publiques influe sur leur légitimité, leur acceptabilité sociale et leur capacité à s’imposer dans les priorités de l’action publique.. En inscrivant l’écologie dans le registre de la sécurité – registre historiquement central dans la hiérarchie des priorités politiques –, les acteurs publics renforcent à la fois son acceptabilité sociale et sa capacité à s’imposer dans les arbitrages budgétaires et programmatiques. L’écologie cesse alors d’être perçue comme une contrainte ou un supplément d’âme, pour devenir une composante constitutive des missions fondamentales de la puissance publique locale.

Cette évolution n’est pas seulement observable dans les représentations citoyennes ; elle commence également à structurer les discours d’un nombre croissant d’acteurs publics et économiques. Le registre de la « sécurité environnementale » est ainsi mobilisé pour penser l’action écologique, en l’inscrivant dans une logique de protection des populations et de résilience des territoires. Cette approche est notamment portée par Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia, ou par Alexandre Florentin, conseiller de Paris, qui plaident pour une intégration explicite des enjeux environnementaux dans une conception élargie de la sécurité. Ces prises de position illustrent la diffusion progressive d’un nouveau cadrage de l’écologie, pensé moins comme une politique spécialisée que comme une réponse transversale aux besoins fondamentaux de protection.

Ainsi, loin de constituer un obstacle à l’écologie municipale, la centralité de la sécurité dans les priorités électorales pourrait au contraire en devenir l’un des vecteurs majeurs, à condition d’en saisir toute la profondeur et la pluralité de significations. Encore faut-il que ce déplacement du regard soit pleinement investi par les acteurs politiques locaux. Dans un contexte où la sécurité constitue la première attente exprimée par les électeurs, la capacité des maires à articuler explicitement protection du quotidien, prévention des risques, résilience territoriale et action écologique apparaît comme un enjeu structurant du débat à venir. Ce travail de mise en cohérence ne relève pas seulement de l’ingénierie des politiques publiques, mais aussi du registre du discours politique, appelé à rendre lisible le lien entre écologie et sécurité, et à en assumer les implications concrètes dans les projets municipaux.

2. L’environnement dans les arbitrages municipaux : marginalisation sectorielle ou intégration transversale ?

Ces derniers temps, la notion de backlash environnemental s’est imposée dans le débat public comme une grille de lecture apparemment évidente des évolutions de l’opinion11Voir Claire Legros, art. cit., et Irène Inchauspé, « Pourquoi la transition écologique est KO debout », L’Opinion, 7 mars 2024.. Selon cette interprétation, les préoccupations écologiques reculeraient au profit d’enjeux jugés plus immédiats ou plus concrets. L’environnement serait ainsi relégué au second plan des priorités électorales, en particulier à l’échelle locale. Les résultats de l’enquête invitent toutefois à remettre nettement en cause cette analyse. Ainsi, près de trois quarts des Français déclarant envisager de participer aux prochaines élections municipales (74 %) indiquent que les propositions des candidats en matière environnementale occuperont une place importante dans leur choix de vote. Loin d’un désintérêt ou d’un rejet, les enjeux environnementaux apparaissent comme un réel déterminant de la décision électorale municipale.

Plusieurs enseignements complémentaires méritent d’être soulignés. D’abord, contrairement à une représentation encore largement répandue12Voir Nicolas Truong, « Dérèglement climatique, rapport au travail ou à la sexualité : un nouveau conflit de générations flotte dans l’air », Le Monde, 17 février 2023., l’attention portée aux enjeux environnementaux ne se limite pas aux seules jeunes générations. Les données montrent au contraire une forte mobilisation des classes d’âge plus élevées : 74 % des 50-64 ans et 67 % des 65 ans et plus déclarent accorder une importance particulière aux positions des candidats sur ces sujets, un chiffre pratiquement identique à ce que l’on constate chez les générations les plus jeunes (76 % chez les 18-24 ans). L’écologie apparaît ainsi comme une préoccupation intergénérationnelle.

Ensuite, l’intérêt pour les enjeux environnementaux ne se concentre pas exclusivement dans les grands centres urbains. Certes, c’est dans les communes de plus de 100 000 habitants que l’attention portée aux propositions environnementales est la plus élevée (78 %), mais les niveaux observés demeurent également très importants aussi bien dans les villes moyennes de 2 000 à 20 000 habitants (74 %) que dans les communes rurales (62 %). L’ensemble des réponses converge vers le constat que l’environnement constitue un enjeu structurant de l’élection municipale, quel que soit le contexte territorial.

Par ailleurs, l’analyse par catégorie socio-professionnelle révèle des résultats là encore contre‑intuitifs. Les catégories socioprofessionnelles modestes (CSP–) se déclarent légèrement plus attentives aux positions environnementales des candidats (78 %) que les catégories favorisées (CSP+), qui sont 76 % à exprimer cette attente. Loin de constituer un marqueur de distinction sociale, la préoccupation environnementale semble ainsi largement partagée, y compris parmi les publics souvent décrits comme plus directement préoccupés par les enjeux économiques et matériels. 

Enfin, et de manière particulièrement significative, les préoccupations environnementales ne se limitent nullement à un camp politique spécifique. Si l’attention portée à l’écologie est très élevée parmi les électeurs se déclarant proches de formations de gauche, elle demeure également majoritaire parmi les électeurs de formations situées au centre et à droite de l’échiquier politique.

Cette transversalité partisane constitue un point central de l’étude. Elle montre que les enjeux environnementaux ont désormais largement dépassé les frontières traditionnelles de l’écologie politique organisée et qu’ils structurent, au moins au niveau local, les attentes d’électorats aux orientations idéologiques diverses. 

Ce constat invite à une double mise en garde. D’une part, les performances électorales fluctuantes des partis historiquement associés à l’écologie ne sauraient être interprétées comme le signe d’un désintérêt des citoyens pour les enjeux environnementaux. D’autre part, céder à la rhétorique du backlash écologique en minorant, voire en évacuant, les propositions environnementales des programmes municipaux relèverait d’une lecture erronée des attentes électorales. Une telle stratégie, fondée sur une logique strictement électoraliste, risquerait au contraire de se heurter aux aspirations profondes d’un électorat qui, loin de rejeter l’écologie, attend qu’elle soit intégrée de manière crédible, concrète et adaptée aux réalités locales.

III. Le changement climatique comme expérience territoriale : de l’abstraction globale au vécu local

1. L’irruption du changement climatique dans le quotidien des communes

Pour une large majorité de Français, le changement climatique ne relève plus d’une abstraction lointaine ou d’un horizon théorique : il s’inscrit désormais dans un vécu concret, quotidien et local. Ainsi, les deux tiers des répondants (66 %) déclarent avoir déjà ressenti, dans leur commune, les effets du changement climatique. Ce chiffre élevé confirme que les transformations environnementales ne sont plus seulement appréhendées à travers des discours scientifiques ou médiatiques, mais qu’elles font désormais l’objet d’une expérience directe à l’échelle des territoires.

Comme le montre le graphique 7, les habitants des communes rurales déclarent moins fréquemment avoir ressenti les effets du changement climatique dans leur environnement immédiat que ceux résidant dans des communes de taille plus importante. Cette différence peut s’expliquer par une exposition différenciée à certains phénomènes – îlots de chaleur urbains, pollution de l’air, densité du bâti… – mais aussi par une visibilité accrue des impacts environnementaux dans les espaces fortement urbanisés. 

Ces écarts de perception se retrouvent également dans la hiérarchie des préoccupations environnementales exprimées par les Français à l’échelle municipale.

Parmi les principales sources d’inquiétude citées par les répondants, les formes de pollution occupent une place centrale. Trois des quatre premiers enjeux évoqués relèvent en effet de cette catégorie : la pollution liée aux déchets (43 %), la pollution de l’air (38 %) et la pollution sonore (32 %). La qualité de l’eau constitue également un motif de préoccupation majeur pour un tiers des Français (33 %), confirmant des enseignements déjà observés dans des travaux antérieurs13Voir Antoine Bristielle, Eau sous tension : les Français face aux défis hydriques de leurs territoires, Institut Terram, mars 2025.. Viennent ensuite l’urbanisation excessive (32 %), le manque d’ombre et la chaleur excessive (23 %), les risques d’inondation (22 %), le manque d’espaces verts (22 %) et la quantité d’eau disponible (16 %).

2. Des vulnérabilités différenciées : la territorialisation des préoccupations écologiques

Ces préoccupations ne se distribuent pas de manière homogène sur le territoire. L’analyse détaillée par taille de commune met en évidence des configurations environnementales très contrastées. Les habitants des communes rurales apparaissent ainsi moins préoccupés que la moyenne nationale par la pollution de l’air (28 % contre 38 %), la pollution sonore (20 % contre 32 %), l’urbanisation excessive (18 % contre 32 %), le manque d’ombre et la chaleur excessive (18 % contre 24 %) ou encore le déficit d’espaces verts (15 % contre 22 %). En revanche, ils se montrent sensiblement plus inquiets que la moyenne en ce qui concerne la qualité de l’eau (43 % contre 33 %) et la quantité d’eau disponible (24 % contre 16 %). Cette configuration particulière est cohérente avec une perception globalement plus faible des effets directs du changement climatique dans les territoires ruraux, mais aussi avec une dépendance plus forte aux ressources naturelles locales. Ces constats rejoignent des travaux montrant que la perception du risque environnemental est largement structurée par l’expérience vécue 14 : plus un individu a été directement confronté aux conséquences du changement climatique, plus il tend à exprimer une inquiétude élevée quant à leur récurrence future. À l’inverse, une moindre exposition perçue conduit souvent à une hiérarchisation différente des priorités. 

Les habitants des communes de 2 000 à 20 000 habitants présentent un profil intermédiaire. Ils se déclarent moins préoccupés que la moyenne par la gestion des déchets et la pollution de l’air, mais davantage concernés par la qualité de l’eau (39 % contre 33 %) et les risques d’inondation (30 % contre 22 %). Ceux des communes de 20 000 à 100 000 habitants se distinguent par une inquiétude relativement plus forte concernant le manque d’espaces verts (27 % contre 22 %) et les risques d’inondation (26 % contre 22 %), tout en se montrant moins sensibles à la pollution sonore. Enfin, les habitants des communes de plus de 100 000 habitants cumulent un ensemble de préoccupations typiquement urbaines : pollution de l’air (44 % contre 38 %), pollution sonore (35 % contre 32 %), urbanisation excessive (35 % contre 32 %) et manque d’ombre ou chaleur excessive (29 % contre 24 %). Ils se déclarent en revanche moins inquiets que la moyenne par les enjeux liés à l’eau, qu’il s’agisse des risques d’inondation (19 % contre 22 %) ou de la quantité d’eau disponible (12 % contre 16 %). 

L’ensemble de ces résultats met en lumière un enseignement central : les enjeux environnementaux sont profondément territorialisés. Les préoccupations écologiques ne relèvent pas d’un agenda uniforme mais s’ancrent dans des contextes locaux spécifiques, façonnés par les caractéristiques physiques des territoires, leur degré d’urbanisation et l’expérience quotidienne de leurs habitants. Les communes rurales et les petites villes concentrent ainsi des inquiétudes liées à l’eau – qualité, disponibilité, risques d’inondation… – tandis que les grandes agglomérations sont davantage confrontées aux pollutions et aux effets du changement climatique urbain. 

Cette différenciation appelle des conséquences importantes pour l’action publique locale. Elle invite à dépasser une approche uniforme de la politique environnementale et à reconnaître que les solutions pertinentes, telles les régulations mises en oeuvre, ne peuvent être identiques partout. Une écologie municipale efficace suppose dès lors une adaptation aux réalités territoriales, aux risques effectivement perçus et aux attentes spécifiques des habitants. Autrement dit, à des risques différenciés doivent correspondre des réponses différenciées, condition indispensable pour renforcer à la fois l’efficacité et la légitimité de l’action environnementale locale. Cette exigence d’adaptation se heurte toutefois à des contraintes structurelles. Les municipalités rurales, en particulier, disposent souvent de moyens humains, financiers et techniques limités, alors même qu’elles sont confrontées à des enjeux environnementaux spécifiques et parfois particulièrement aigus, liés notamment à la gestion de l’eau, aux risques d’inondation ou à la disponibilité de la ressource. Ce décalage entre la nécessité d’une écologie finement territorialisée et la faiblesse des capacités locales constitue un défi central pour la mise en oeuvre effective des politiques environnementales au niveau communal.

IV. Ce que les Français attendent du prochain mandat : ambitions écologiques, conditions d’acceptabilité et cohérence de l’action publique 

1. Un large consensus en faveur d’actions environnementales concrètes

Les analyses développées jusqu’ici indiquent que les attentes à l’égard de l’action environnementale des municipalités pour le mandat à venir sont particulièrement fortes et, surtout, largement transpartisanes. Toutefois, derrière cette notion générique d’« action environnementale » se déploient des réalités très diverses, recouvrant un large éventail de politiques publiques locales. Afin de mieux saisir la nature concrète de ces attentes, l’enquête a interrogé les répondants sur leur degré d’adhésion à différentes mesures susceptibles d’être mises en oeuvre ou renforcées par leur municipalité au cours des six prochaines années.

Un premier enseignement se dégage avec netteté : un très large consensus se forme autour de la majorité des politiques environnementales testées. Sur les dix mesures proposées, neuf recueillent l’adhésion d’une majorité de Français, souvent dans des proportions très élevées. Ainsi, 88 % des répondants se déclarent favorables à ce que leur commune encourage la rénovation thermique des bâtiments, 87 % au développement du tri et de la réduction des déchets, et 85 % au renforcement du réseau de transports en commun. La plantation d’arbres, notamment le long des axes de transport, recueille également un niveau de soutien particulièrement élevé (87 %). 

D’autres mesures, bien que légèrement moins consensuelles, bénéficient elles aussi d’un large assentiment. L’installation de panneaux solaires sur le territoire communal est soutenue par 79 % des Français, l’imposition de normes environnementales plus strictes pour les nouvelles constructions par 75 %, et la réduction de la vitesse en centre-ville par une large majorité (70 %). Enfin, certaines mesures plus directement contraignantes en matière d’usages de l’espace public, telles que la limitation de la circulation automobile (57 %) ou la transformation de places de stationnement en espaces verts (52 %), restent, de manière plus mesurée, majoritairement soutenues. La voiture apparaît ainsi comme un objet à part dans l’imaginaire collectif : à la fois reconnue comme un fort enjeu environnemental et protégée par un ensemble d’usages, de contraintes et de représentations qui en font un sujet politiquement sensible, voire tabou. À noter que la seule mesure ne recueillant pas l’adhésion d’une majorité absolue de répondants est l’installation de nouvelles éoliennes sur le territoire communal (49 %). Ce résultat ne saurait toutefois être interprété comme un rejet massif : il traduit plutôt une division de l’opinion, près d’un Français sur deux se déclarant favorable à cette option. 

Ces résultats sont essentiels, dans la mesure où ils viennent une nouvelle fois contredire frontalement le discours d’un supposé backlash environnemental. Celui-ci repose généralement sur deux arguments principaux. Le premier postule que si les Français peuvent se déclarer favorables à l’environnement de manière générale, leur soutien s’effriterait dès lors que les politiques écologiques prennent une forme concrète et opérationnelle. Le second invoque une logique de type NIMBY (« Not In My Back Yard »), selon laquelle l’adhésion aux mesures environnementales disparaîtrait dès lors que celles-ci concernent directement le cadre de vie des individus. Or, dans un cas comme dans l’autre, ces éléments ne se constatent pas empiriquement dans notre étude.

2. Financer l’action environnementale locale dans un contexte de tensions économiques et budgétaires

Si les Français expriment très majoritairement le souhait que le prochain mandat municipal soit marqué par une politique environnementale ambitieuse, la question de son financement apparaît en revanche comme un point de tension. Dans un contexte budgétaire contraint, tant pour les ménages que pour l’État et les collectivités territoriales, la soutenabilité financière de l’action environnementale constitue un enjeu décisif. L’étude a exploré les préférences des répondants en matière de soutien aux initiatives écologiques, en faisant varier les mécanismes de financement proposés. À titre exploratoire, deux modalités principales ont été testées : le financement de politiques environnementales par une hausse des impôts locaux, d’une part, et par la réorientation de certaines dépenses municipales existantes, d’autre part. 

Les données mettent en évidence un contraste marqué entre ces deux options. Ainsi, 35 % des Français déclarent soutenir des projets environnementaux si ceux-ci impliquent une hausse, même modérée, des impôts locaux. Si ce niveau d’adhésion demeure minoritaire, il ne saurait pour autant être qualifié de marginal dans le contexte actuel, marqué par de fortes tensions sur le pouvoir d’achat et une défiance accrue à l’égard de la fiscalité. Il témoigne de l’existence d’un socle non négligeable de soutien à un financement contributif de la transition écologique, dès lors que celui-ci est perçu comme légitime et ciblé. 

L’analyse détaillée fait apparaître des clivages nets. Le premier est générationnel et suggère des arbitrages différenciés selon les cycles de vie, les contraintes économiques perçues et les horizons temporels de projection.

Le second clivage est socio-économique. Parmi les Français percevant moins de 1 250 euros net par mois, seuls 26 % se déclarent favorables à une hausse des impôts locaux pour financer la transition écologique. Cette proportion augmente à mesure que le niveau de revenu s’élève, atteignant 44 % chez les personnes gagnant plus de 5 000 euros net par mois. Ce gradient confirme l’existence d’un lien entre capacité contributive et acceptabilité fiscale. Toutefois, il convient de souligner que même au sein des catégories de revenus les plus élevées, l’adhésion demeure minoritaire. Autrement dit, l’augmentation des impôts locaux ne constitue pas aux yeux des Français un levier de financement consensuel de la transition écologique. 

Le recours à la réorientation de certaines dépenses municipales suscite un soutien nettement plus large. Près de deux tiers des Français (65 %) se déclarent favorables à des politiques environnementales financées par un redéploiement des budgets existants. Fait notable, ce niveau d’adhésion apparaît remarquablement stable, quels que soient le niveau de revenu des répondants ou la taille de la commune dans laquelle ils résident. 

Ces éléments livrent un enseignement clair pour les décideurs locaux : s’ils disposent d’une légitimité sociale forte pour engager des politiques environnementales ambitieuses, leur marge de manoeuvre est étroitement conditionnée par la manière dont ces politiques sont financées. L’acceptabilité de l’action écologique municipale semble ainsi moins dépendre de son contenu que de son mode de financement. Dans cette perspective, les stratégies fondées sur la réallocation des dépenses, la priorisation budgétaire ou la recherche de cofinancements apparaissent nettement plus susceptibles de recueillir l’adhésion citoyenne que celles reposant sur une hausse des impôts locaux. 

3. Faire de la politique environnementale un levier du développement économique local

Comme souligné précédemment, le dynamisme économique local figure parmi les priorités assignées aux futures équipes municipales, cité par 28 % des personnes interrogées, un niveau comparable à celui du logement ou de la réduction des pollutions. À ce chiffre s’ajoute la volonté de renforcer l’attractivité économique du territoire, mentionnée par 20 % des répondants. Loin d’être marginale, la question économique occupe donc une place centrale dans les attentes adressées aux municipalités.

Dans de nombreuses analyses, économie et écologie sont encore fréquemment présentées comme des objectifs antagonistes : le développement économique serait nécessairement obtenu au détriment de la protection de l’environnement14Voir Florent Gougou et Simon Persico, « The Ecologism/Productivism cleavage: reassessing the transformation of cleavage politics in Western Europe », West European Politics, article en ligne, 12 janvier 2026.. L’enquête montre que cette opposition est largement rejetée par l’opinion publique.

À un niveau général, qui dépasse le seul cadre municipal, près des trois quarts des Français (72 %) considèrent que la transition écologique peut s’opérer sans ralentir la croissance économique, tandis que 28 % estiment qu’elle implique nécessairement un tel ralentissement. Ce premier résultat est d’autant plus significatif que cette absence d’opposition entre économie et écologie est majoritaire au sein de l’ensemble des familles politiques.

De la même manière, si les 18-24 ans apparaissent légèrement plus réservés (63 % contre 76 % chez les 50-64 ans), ils demeurent néanmoins largement majoritaires à ne pas opposer transition écologique et croissance économique. Enfin, le lieu de résidence n’exerce pas d’influence significative sur cette perception, ce qui souligne le caractère transversal de cette représentation. 

Cette lecture se retrouve également à l’échelle locale : seuls 19 % des Français considèrent que, dans leur commune, la transition écologique constitue avant tout une contrainte susceptible de freiner l’activité économique, et ce indépendamment de la taille de la commune. À l’inverse, une majorité implicite perçoit l’écologie comme un levier potentiel du développement local. Cette perception trouve un écho concret dans la manière dont les politiques environnementales municipales peuvent être articulées à des objectifs économiques. Lorsqu’une commune engage un programme ambitieux de rénovation énergétique des logements et des équipements publics, elle soutient directement l’activité des artisans, des PME du bâtiment et des bureaux d’ingénierie locaux, tout en réduisant à terme les charges énergétiques des ménages et de la collectivité. De même, les investissements dans les mobilités durables – qu’il s’agisse des transports collectifs, des infrastructures cyclables ou de la logistique urbaine décarbonée – peuvent favoriser l’émergence de nouveaux services, peuvent renforcer la fréquentation des centres-villes et améliorer l’attractivité résidentielle des territoires. Le soutien aux circuits courts agricoles, à la restauration collective locale ou aux projets d’économie circulaire contribue quant à lui à sécuriser des débouchés économiques, à créer des emplois non délocalisables et à relocaliser la valeur ajoutée. Enfin, le développement d’énergies renouvelables locales permet de stabiliser les coûts énergétiques et de générer des retombées financières pour les territoires. 

Dans cette perspective, la transition écologique apparaît moins comme une contrainte que comme un enchaînement cohérent de politiques publiques locales susceptibles de renforcer simultanément l’activité économique, la cohésion sociale et la résilience territoriale. Cette lecture rejoint une attente très largement exprimée par les Français : celle de sortir d’une approche cloisonnée de l’action publique.

Près de sept Français sur dix (69 %) estiment que la politique environnementale doit être pensée de manière transversale, intégrée à l’ensemble des politiques publiques, et non comme un domaine d’intervention isolé. Cette perception traduit une évolution profonde du rapport à l’écologie. Les enjeux environnementaux (émissions de gaz à effet de serre, pollution de l’air, artificialisation des sols…) sont désormais perçus comme indissociables des choix opérés en matière de transports, de logement, d’aménagement du territoire ou de développement économique. 

Cette vision systémique renvoie également à une exigence accrue de cohérence de l’action publique. Pour une majorité de citoyens, l’affichage d’objectifs environnementaux ne suffit plus : ceux-ci doivent se traduire concrètement dans l’ensemble des arbitrages municipaux. À défaut, les politiques écologiques risquent d’apparaître symboliques, voire contradictoires avec d’autres orientations publiques. 

Cette attente s’explique enfin par une transformation du regard porté sur l’écologie elle-même. Loin d’être perçue comme un frein aux autres priorités, elle est désormais envisagée comme un levier de bénéfices multiples. Les politiques de mobilité durable sont associées à des gains en matière de santé publique et de pouvoir d’achat, la rénovation énergétique à l’amélioration du confort de vie et à la réduction des dépenses contraintes, et la transition écologique de l’économie à des opportunités en termes d’emplois, d’innovation et de souveraineté territoriale. Cette lecture gagnant-gagnant contribue à légitimer l’idée que l’environnement ne doit plus être traité comme un champ à part, mais comme un principe structurant de l’action publique locale. 

À l’inverse, près d’un tiers des personnes interrogées (31 %) qui privilégient une approche sectorielle de la politique environnementale expriment une vision plus cloisonnée, souvent associée à la crainte que l’intégration de l’écologie n’entrave excessivement d’autres priorités, notamment économiques ou sociales. Cette position souligne l’existence de lignes de tension persistantes, mais minoritaires, dans la manière de concevoir la transition. 

L’écart entre ces deux visions met en lumière un enjeu clé pour les décideurs municipaux : la transition écologique est désormais perçue par une majorité nette de citoyens comme une transformation globale des modes de gouvernance et de décision publique. Cette attente ouvre une opportunité de légitimer des politiques transversales ambitieuses tout en créant une responsabilité accrue : démontrer, dans les faits, la capacité de l’action publique locale à articuler environnement, justice sociale et performance économique dans un cadre cohérent, lisible et crédible.

V. Construire une écologie municipale durable : cinq leviers stratégiques

1. Sortir d’une écologie sectorielle pour refonder l’action municipale autour de la transversalité

Le premier levier consiste à rompre avec une conception strictement sectorielle de l’écologie municipale, cantonnée à un programme spécifique ou à une délégation isolée. Les attentes exprimées par les citoyens indiquent clairement une demande d’intégration explicite des enjeux environnementaux dans l’ensemble des politiques locales. Mobilités, logement, sécurité, aménagement de l’espace public, attractivité économique ou encore politiques sociales doivent être pensés conjointement à l’aune de leurs impacts environnementaux. 

Cette approche transversale répond à une double exigence. D’une part, elle reflète la nature intrinsèquement systémique des enjeux écologiques, qui ne peuvent être traités efficacement par des politiques cloisonnées. D’autre part, elle renforce la cohérence et la lisibilité de l’action publique locale. Une politique environnementale intégrée permet d’éviter les contradictions entre objectifs affichés et décisions concrètes, souvent sources de défiance citoyenne. En ce sens, l’écologie ne doit plus être pensée comme une politique « en plus », mais comme un principe structurant de l’ensemble des arbitrages municipaux. 

Cette transversalité s’illustre de manière particulièrement claire dans la question énergétique, encore trop peu explicitée alors qu’elle constitue un déterminant majeur de l’empreinte environnementale des territoires. Transversale par nature, l’énergie traverse l’ensemble des politiques publiques locales (mobilités, logement, activités économiques, agriculture, gestion des déchets ou fonctionnement des services municipaux) et représente l’une des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre. Son intégration explicite permet de relier concrètement transition écologique, action municipale et bénéfices attendus par les citoyens. Le développement de filières énergétiques renouvelables et territorialisées en offre une illustration opérationnelle. Certaines solutions, comme le biométhane, illustrent la capacité de politiques énergétiques locales à articuler plusieurs objectifs publics (gestion des déchets, transition énergétique et dynamiques agricoles) tout en générant des effets positifs à l’échelle des territoires. Elles témoignent du potentiel d’une écologie pensée comme un cadre transversal de l’action municipale.

2. Territorialiser l’écologie : adapter les réponses aux réalités locales

Le deuxième levier repose sur la territorialisation fine de l’action environnementale. Les données montrent que les préoccupations écologiques varient fortement selon la taille des communes, les contextes géographiques et les expériences vécues par les habitants. Les enjeux liés à l’eau, aux pollutions, à la chaleur urbaine ou aux risques d’inondation ne se posent ni avec la même intensité, ni sous les mêmes formes selon les territoires. 

Dans ce contexte, les communes ont tout intérêt à s’appuyer sur des diagnostics environnementaux territorialisés, combinant données objectives et perceptions citoyennes. Une écologie municipale crédible ne saurait se contenter de solutions standardisées ou de référentiels uniformes. Elle suppose au contraire des réponses ciblées, adaptées aux vulnérabilités locales et clairement identifiables par les habitants. Cette inscription territoriale renforce à la fois l’efficacité des politiques mises en oeuvre et leur légitimité sociale.

3. Articuler écologie, sécurité et protection du quotidien

Le troisième levier consiste à repenser les récits de la transition écologique à l’échelle municipale. La sécurité constitue aujourd’hui la première priorité exprimée par les Français, mais les résultats montrent que cette notion recouvre des dimensions bien plus larges que la seule question de l’ordre public. Sécurité sanitaire, sécurité environnementale, protection face aux risques climatiques ou industriels occupent désormais une place centrale dans les représentations citoyennes. 

Dans cette perspective, les politiques environnementales doivent être présentées comme des politiques de protection du quotidien. Cette articulation permet de dépasser une vision abstraite ou moralisante de l’écologie, pour l’inscrire dans un registre immédiatement intelligible et socialement mobilisateur. Elle ouvre également la voie à une reconfiguration des priorités municipales, où l’écologie devient un levier de sécurité et de résilience territoriale.

4. Financer la transition locale sans rompre le pacte de confiance

Le quatrième levier concerne les modalités de financement de la transition écologique locale. Si les Français soutiennent massivement le principe d’une action environnementale ambitieuse, leur adhésion dépend étroitement de la manière dont celle-ci est financée. Les résultats montrent une préférence nette pour les stratégies reposant sur la réorientation des dépenses existantes, la mobilisation de financements externes ou la démonstration des retombées économiques locales des investissements écologiques. 

Cela ne signifie pas qu’un financement contributif soit rejeté par principe, mais qu’il doit être justifié, ciblé et perçu comme équitable. Dans tous les cas, la transparence sur les arbitrages budgétaires apparaît comme un levier central de confiance. Une écologie municipale crédible suppose ainsi de rendre visibles les choix opérés, d’expliciter les priorités retenues et de démontrer les bénéfices économiques, sociaux et environnementaux des investissements engagés.

5. Dépasser les lectures électorales réductrices de l’écologie politique

Enfin, le cinquième levier invite les acteurs politiques locaux à dépasser une lecture strictement électorale et partisane de l’écologie. Les données montrent clairement que le soutien aux politiques environnementales ne se confond pas avec les performances électorales des partis qui s’en revendiquent explicitement. Il s’exprime aujourd’hui de manière diffuse, pragmatique et largement transpartisane. 

Construire une écologie municipale majoritaire suppose donc de s’adresser à cette réalité sociale, en mettant l’accent sur l’utilité concrète des mesures proposées, leur inscription dans le quotidien des habitants et leur capacité à répondre à des préoccupations partagées. Plutôt que de céder à la tentation d’un retrait stratégique fondé sur le mythe d’un backlash écologique, les équipes municipales gagneraient à investir pleinement ce champ, en construisant des coalitions locales larges autour de projets environnementaux crédibles, lisibles et ancrés dans les réalités territoriales.

Conclusion – L’écologie municipale comme condition de crédibilité de l’action publique locale

Contrairement à l’idée désormais répandue d’un prétendu reflux des préoccupations environnementales, l’écologie demeure un repère central et structurant du rapport des Français à l’action publique locale. L’échelon municipal s’impose comme un niveau d’intervention décisif à l’heure où les effets du changement climatique s’inscrivent déjà dans le quotidien. Non par défaut, mais en raison de sa capacité singulière à produire des réponses concrètes, visibles et immédiatement intelligibles pour les citoyens.

La satisfaction majoritairement exprimée à l’égard de l’action des municipalités sortantes ne saurait pour autant valoir quitus. Elle s’accompagne d’une lucidité marquée quant à l’ampleur des transformations encore attendues. Ce double mouvement – reconnaissance des efforts accomplis et élévation des exigences à l’égard de l’action publique – traduit une rupture nette avec une écologie perçue comme incantatoire ou strictement symbolique. Les Français n’attendent plus des intentions, mais ils veulent des résultats ; ils souhaitent non pas des mesures ponctuelles, mais des politiques cohérentes, inscrites dans la durée.

À l’approche du prochain cycle municipal, une conclusion s’impose : l’écologie n’est plus un supplément d’âme, ni une option parmi d’autres. Elle constitue désormais une condition essentielle de la crédibilité de l’action publique locale. Lorsqu’elle est transversale, territorialisée et étroitement liée aux préoccupations du quotidien, elle offre l’un des rares cadres capables de produire à la fois protection, cohérence et consentement collectif, dans un contexte de tensions économiques, sociales et climatiques croissantes. Les équipes municipales qui feraient l’impasse sur cette réalité s’exposeraient moins à un rejet de l’écologie qu’à une perte de lisibilité et, in fine, de légitimité politique.

Au-delà du seul cadre municipal, ces enseignements constituent un signal clair pour les acteurs nationaux. À mesure que les effets du changement climatique s’ancrent dans les territoires et les expériences vécues, la crédibilité des politiques environnementales ne peut plus reposer sur des discours généraux ou désincarnés. Les enjeux écologiques gagnent à être présentés comme des réalités locales, enracinées dans des paysages, des usages et des modes de vie concrets, plutôt que comme des abstractions technocratiques ou des injonctions descendantes. À défaut, le risque n’est pas tant un rejet de l’écologie que son décrochage du réel. L’expérience municipale montre au contraire que c’est en partant du proche, du familier et du quotidien que l’action écologique devient intelligible, acceptable et politiquement mobilisatrice. Ce déplacement du discours constitue sans doute l’un des principaux défis à relever pour les responsables nationaux dans les séquences politiques à venir.

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