La France vue du sol. Quand la géographie des mégots révèle les mutations des territoires

Auteur(s)

Ancien journaliste pour de nombreux médias (slate.fr, L’Express, Le Monde…), Jean-Laurent Cassely écrit sur les modes de vie des Français, la consommation et les questions de territoires. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la société française, dont « La France sous nos yeux » (Seuil, 2021), avec Jérôme Fourquet, prix du Livre d’économie et Livre de l’année du magazine Lire. En 2024-2025, il a animé la chronique « Les Français, mode d’emploi » dans l’émission Grand bien vous fasse ! sur France Inter. En 2025, Jean-Laurent Cassely a animé une quinzaine de conférences pour des acteurs de l’immobilier, de la distribution, de l’hospitalité et de la restauration, ou encore pour des médias et des entreprises du divertissement.

Résumé

À l’approche des élections municipales de 2026, la propreté de l’espace public apparaît comme un enjeu central du cadre de vie. Cette enquête propose de l’aborder par un angle inattendu : la géographie des mégots de cigarette. Déchet minuscule mais omniprésent, le mégot devient un révélateur des usages quotidiens de l’espace public et des transformations sociales et territoriales. Observer où les mégots s’accumulent permet de lire une France vécue au quotidien, rythmée par les mobilités, les temps de travail, de loisirs et de consommation. Plus un lieu est fréquenté, plus il est exposé. Les « hotspots » – lieux de vie qui subissent de manière récurrente une forte concentration de mégots – se concentrent ainsi dans les espaces de transit et d’attente (gares, abribus), de consommation (rues commerçantes, terrasses), aux seuils d’établissements (écoles, bureaux, hôpitaux) et dans les lieux festifs. Un paradoxe s’impose : les villes rendues plus agréables, piétonnes et végétalisées paraissent souvent plus sales, car l’espace public s’étend, attire davantage d’usagers et met les services de propreté sous pression. L’enquête déconstruit les idées reçues : tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots. Le mauvais geste dépend d’un contexte précis (attente, stress, alcool, relâchement), d’automatismes hérités, d’une connaissance imparfaite des impacts environnementaux et, surtout, de l’absence d’alternatives visibles. Une minorité de contrevenants suffit cependant à dégrader durablement un lieu. Trois études de cas illustrent ces mécanismes : Grenoble met en évidence les tensions d’une métropole entre renaturation et incivilités ; Ambérieu-en-Bugey montre l’efficacité d’actions locales fondées sur la proximité et le lien social ; Banyuls-sur-Mer révèle l’effet amplificateur du tourisme et des usages festifs. En conclusion, l’enquête plaide pour une approche combinant équipements adaptés, sensibilisation humaine, mobilisation citoyenne et sanction mesurée, afin de faire de la propreté un levier fédérateur des politiques municipales.

Synthèse

Cette étude propose une lecture inédite des territoires à partir d’un objet banal et souvent invisibilisé : le mégot de cigarette. Résidu minuscule mais omniprésent, il constitue pourtant un indicateur précieux des usages réels de l’espace public et des mutations sociales et territoriales à l’oeuvre. Parce qu’il est majoritairement produit hors du domicile, le mégot accompagne les mobilités, les temps d’attente, de sociabilité, de travail et de loisirs. Son observation permet ainsi de lire la France telle qu’elle est vécue au quotidien, en résonance avec la notion de « France habitée » développée par le géographe Jacques Lévy, qui met l’accent sur les présences effectives et les rythmes territoriaux plutôt que sur les seuls lieux de résidence.

Une géographie des usages plus qu’une géographie des habitants

L’enquête montre que la répartition des mégots épouse étroitement celle des flux humains. Plus un lieu est fréquenté, plus il est exposé. Les « hotspots » – lieux de vie qui subissent de manière récurrente une forte concentration de mégots – se concentrent dans les espaces de transit et d’attente (gares, parvis, abribus), de consommation (rues commerçantes, terrasses de cafés et restaurants), aux seuils des établissements recevant du public (écoles, bureaux, hôpitaux) et dans les lieux de détente et de fête. Cette géographie varie fortement selon les temporalités : heures de pointe, beaux jours, saisons touristiques, événements festifs. Elle met en lumière un paradoxe largement partagé par les collectivités : les politiques d’apaisement, de piétonnisation et de végétalisation rendent l’espace public plus attractif, mais aussi plus intensément utilisé, accroissant mécaniquement la pression sur les services de propreté et le sentiment de saleté.

Dépasser les stéréotypes : sociologie du fumeur et logiques du « mauvais geste »

L’étude déconstruit les idées reçues qui assimilent trop rapidement fumeurs et pollueurs. Tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots, et le profil social du fumeur ne suffit pas à expliquer les comportements observés. Si le tabagisme quotidien s’est réduit et s’est socialement concentré dans les catégories populaires et marginalisées, l’acte de jeter relève d’une combinaison plus complexe de facteurs.

Le « mauvais geste » dépend d’abord de contextes précis : attente, stress, relâchement festif, consommation d’alcool, effet de groupe. Il est également largement lié à des automatismes anciens, construits à une époque où le mégot ne faisait pas l’objet d’une attention particulière des politiques publiques. À cela s’ajoutent une méconnaissance persistante des impacts environnementaux (grilles d’avaloir, rejets en mer), la peur d’un incendie en l’absence d’éteignoirs, et surtout l’absence d’alternatives visibles et accessibles au moment du geste. Une minorité d’individus indifférents ou réfractaires aux normes suffit toutefois à dégrader durablement un lieu et à enclencher un cercle vicieux où « le sale appelle le sale ».

Trois terrains pour incarner les dynamiques locales

Les études de cas menées à Grenoble, Ambérieu-en-Bugey et Banyuls-sur-Mer permettent d’incarner ces mécanismes à différentes échelles territoriales.

À Grenoble, métropole dense et laboratoire de politiques urbaines, les hotspots de mégots se concentrent dans l’hypercentre commerçant, autour de la gare et le long des quais de l’Isère, devenus des lieux de sociabilité étudiante et festive. La ville illustre les tensions propres aux agglomérations : anonymat, dilution du contrôle social et montée des incivilités du quotidien. La renaturation des espaces, si elle améliore le cadre de vie, complique l’entretien et transforme certains aménagements en pièges à petits déchets. L’enquête montre que les dispositifs techniques ne suffisent pas sans appropriation locale : là où commerçants et usagers se sentent responsables d’un lieu, les résultats sont tangibles ; ailleurs, l’anonymat favorise la dégradation.

À Ambérieu-en-Bugey, ville moyenne à taille humaine, la géographie des mégots suit les lieux structurants de la vie quotidienne : bars du centre-ville, gare régionale très fréquentée, établissements scolaires, équipements sportifs et enseignes de restauration rapide en périphérie. La commune illustre l’efficacité d’une action fondée sur la proximité, la coordination des acteurs et le décloisonnement des politiques publiques. Ici, la propreté est abordée comme un levier transversal, en lien avec la jeunesse, la prévention et la vie locale. Le renforcement du lien social et de l’interconnaissance favorise le respect des normes collectives et permet, avec des moyens limités, d’obtenir des résultats durables.

À Banyuls-sur-Mer, station littorale touristique, la géographie des mégots épouse presque parfaitement celle de la vie sociale et touristique. Les hotspots se concentrent sur le front de mer, les terrasses, la plage urbaine et les lieux d’événements festifs. La saisonnalité et le relâchement des comportements liés aux vacances jouent un rôle déterminant. Face à cette pression, la commune a déployé une stratégie globale et lisible : équipement massif, distribution de cendriers de poche, partenariats avec les commerçants, communication environnementale. L’étude met toutefois en évidence les limites de l’action publique face aux usages festifs et rappelle que l’efficacité des dispositifs dépend du degré d’appropriation du lieu par ses usagers.

La propreté, révélateur politique du « faire commun » local

Au-delà de la seule question des mégots, cette enquête met en évidence un enseignement central : la propreté de l’espace public est un révélateur direct du lien civique et du degré d’appropriation du commun. Elle ne se réduit ni à un problème technique de nettoyage, ni à une simple question de discipline individuelle. Elle traduit un rapport collectif à l’espace partagé, à la règle, à l’autre et à l’institution municipale.

Les observations de terrain montrent que là où l’espace public est perçu comme « à soi » – un quartier identifié, un lieu animé par des acteurs reconnus, un espace investi par ses usagers – les comportements vertueux se diffusent plus facilement. À l’inverse, l’anonymat, la surfréquentation, la dilution des responsabilités ou le relâchement festif favorisent les incivilités et installent des dynamiques de dégradation auto-entretenues. Dans ce contexte, la propreté devient un indicateur précoce de désengagement civique, parfois annonciateur de tensions plus larges autour de la sécurité, de la tranquillité publique ou du vivre-ensemble.

À l’approche des élections municipales de 2026, la propreté apparaît ainsi comme un enjeu politique à part entière, bien que rarement pensé comme tel. Elle ne polarise pas, ne segmente pas la population et ne renvoie pas à une opposition idéologique classique. Au contraire, elle fédère largement, car elle touche au quotidien immédiat des habitants, à leur fierté territoriale et à leur qualité de vie. En cela, elle constitue un levier stratégique parfois sous-exploité des politiques municipales.

Cette enquête montre que les stratégies les plus efficaces reposent sur une combinaison équilibrée entre équipements adaptés, présence humaine, médiation, mobilisation citoyenne et sanction proportionnée. Elle souligne surtout que l’amélioration durable de la propreté ne peut être obtenue sans une vision politique claire, capable d’articuler aménagement urbain, services publics, participation des habitants et responsabilité individuelle. À l’échelle municipale, la propreté n’est pas seulement un service rendu : elle est l’expression tangible d’une ambition collective et d’une capacité à faire société à hauteur de trottoir. 

« Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien,
l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel,
comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? »


Georges Perec, L’Infra-ordinaire, Seuil, 1989, p. 11.

Introduction – La géographie des mégots : miroir inattendu des mutations urbaines et sociales

Une « France habitée » qui se lit au sol : mégots, mobilités et densités

Résidu minuscule de l’activité humaine, dont la nuisance a longtemps été sous-estimée en raison de cette discrétion, le mégot se révèle aussi un formidable témoin de son temps. À la condition de savoir dézoomer du ras du sol, l’examen attentif des mégots abandonnés devient une porte d’entrée singulière vers la compréhension des mutations urbaines et sociales. Observer où, comment et en quels volumes ces fragments de cigarettes s’accumulent, c’est saisir en creux les transformations de l’espace public, les usages quotidiens et les préoccupations des habitants. C’est précisément ce que cette étude, conçue comme une enquête patiente sur les pratiques locales et les aménagements urbains, se propose de mettre en lumière : la façon dont les mégots, à leur insu, révèlent l’évolution des territoires et des modes de vie.

La période du Covid puis les années qui ont suivi ont remis au premier plan les fondamentaux de la géographie humaine et sociale. Qui vit où ? Qui se déplace à quel moment, et pour quel motif ? Ces questions sont revenues au centre des conversations. C’est dans ce contexte mouvant que le géographe Jacques Lévy a récemment proposé une approche inédite pour recenser les habitants et interpréter les activités quotidiennes des Français1Jacques Lévy et Jean Coldefy, « La France habitée : géographie de l’occupation des lieux et des mobilités », 4 février 2025, transdev.com.. Selon lui, compter les individus à l’adresse de leur domicile – le principe même du recensement – passe à côté d’une dimension pourtant centrale de nos existences : la mobilité. Car, même à l’heure du cocooning et du télétravail, la vie ne se résume pas aux murs du foyer. C’est même tout le contraire : les individus bougent en permanence et ils passent une grande partie de leur temps hors de chez eux. Jacques Lévy a donc proposé une représentation dynamique de la répartition de la population française en fonction du moment de la journée, du jour de la semaine ou de la période de l’année calendaire qu’il a baptisée la « France habitée », c’est-à-dire la France réellement occupée, utilisée ou consommée à un instant T (voir encadré).

La France habitée proposée par Jacques Lévy donne à voir ce qu’il appelle « les pulsations des territoires ». Or connaître ces pulsations « permet d’orienter les politiques publiques et organiser les services en considérant non seulement les habitants à l’année, mais selon les rythmes saisonniers, journaliers, horaires2Ibid. ». Lorsque nous avons entrepris cette enquête avec comme objectif de mieux saisir la France des mégots de cigarette, nous avons été familiarisés avec la notion de « hotspot de mégots », largement employée par les professionnels de l’écosystème de la propreté et de l’environnement. Il s’agit d’un lieu qui subit de manière récurrente une forte concentration de mégots. Si son périmètre est de taille variable, le hotspot correspond généralement à un lieu de vie identifié par tous3Les types de hotspots de mégots correspondent pour la plupart à des « lieux communs ». Une centaine de géographes ont d’ailleurs proposé une liste de ces lieux, traditionnels ou émergeants, qui tous racontent notre monde contemporain, du zoo à l’aéroport et de la place du village au food court (voir Michel Bussi, Martine Drozdz et Fabrice Argounès, dir., Nos lieux communs. Une géographie du monde contemporain, Paris, Fayard, 2024). : le parvis et les abords d’une gare, la rue piétonne devant un groupe scolaire, la terrasse d’un café ou d’un pub en centre-ville, les abords d’un gymnase ou encore les pelouses qui bordent un logement collectif4Précisons que, depuis le 1er juillet 2025, l’interdiction de fumer s’est étendue à de nouveaux lieux publics extérieurs, notamment les parcs et jardins publics, les abords des écoles et des installations sportives, et les plages bordant des espaces de baignade. Cette évolution législative récente ne signifie pas pour autant que les comportements se soient immédiatement adaptés, en raison d’une méconnaissance du dispositif et d’un effet retard entre l’évolution de la loi et celle des comportements..

Les hotspots de mégots sont donc pour l’essentiel des lieux de passage et de transit, de consommation, d’activité, d’attente, de loisir et de fête. Autrement dit, cette France des mégots épouse presque trait pour trait les pulsations de la France habitée au sens de Jacques Lévy : plus un espace est fréquenté, plus il est utilisé ou consommé, plus il se couvre de mégots et se trouve confronté à un enjeu aigu de propreté. Comme le résume Jonathan Decottignies, responsable des opérations et du déploiement de l’éco-organisme Alcome : « Il y a globalement des mégots là où il y a du monde. Il y en a donc davantage en milieu urbain dense qu’en zone résidentielle et pavillonnaire, et dans une zone commerciale très fréquentée que dans un quartier tranquille. »

Cette enquête offre une occasion rare de relier deux univers en apparence distincts : celui de la France habitée et celui de la France souillée. Le mégot s’y révèle un cas tout à fait singulier. Contrairement aux ordures ménagères et à la plupart des déchets qui, produits au domicile, relèvent du tri sélectif et de la collecte organisée, le mégot naît presque toujours sur le lieu même de l’activité : au travail, dans les espaces de consommation, de loisirs ou de sociabilité. Il accompagne les mobilités et les usages quotidiens plutôt que la sphère résidentielle, ce qui en fait un marqueur particulièrement précieux des dynamiques territoriales.

Le paradoxe de l’espace public : pourquoi les lieux agréables paraissent sales

Le constat est saisissant pour quiconque se penche sur la question des déchets : jamais la société n’a été autant sensibilisée et concernée par les questions environnementales. En une quinzaine d’années, les lois qui encadrent la gestion des déchets et l’évolution des comportements ont abouti à une prise de conscience généralisée : les individus et les organisations trient de plus en plus systématiquement, les points d’apport se sont multipliés et diversifiés (verre, emballages, déchets alimentaires, déchets verts, etc.).

En moins d’une vingtaine d’années, nos villes et nos villages se sont métamorphosés. La place de l’automobile a reculé au profit des piétons, des cyclistes et des transports en commun. Ce qui, au départ, relevait surtout des grandes métropoles ou des municipalités à sensibilité écologiste s’est progressivement généralisé : centres-villes piétonnisés, rues commerçantes libérées du stationnement, abords des écoles sécurisés, berges et fronts de mer réaménagés en promenades ou en espaces festifs. Autant de signes d’une France réinventée, plus apaisée, redécouverte à hauteur d’homme et célébrée comme un cadre de vie embelli.

Et pourtant les territoires sont de plus en plus confrontés à une hausse des volumes de déchets abandonnés dans l’espace public. En parallèle de cette augmentation, la consommation de l’espace public lui-même s’est elle aussi intensifiée. Les remontées des services de propreté des communes éclairent sur ce paradoxe : une France plus concernée par les déchets et l’environnement mais qui, dans le même temps, produit plus de déchets et dont l’espace public nous semble plus sale et dégradé qu’auparavant.

À ce point de la lecture il convient d’opérer une distinction essentielle entre deux modes de gestion des déchets par les services publics territoriaux :

  • le ramassage des ordures ménagères et autres déchets par le service de collecte (les éboueurs), confié aux intercommunalités en régie ou en délégation de service public ; 
  • la propreté, généralement opérée au niveau communal (les cantonniers) 5, qui prend en charge tout le reste, c’est-à-dire le traitement des déchets non enlevés et celui de la saleté : balayage et nettoyage des rues, des marchés de plein air, des places principales, des rues commerçantes, des fronts de mer, des parcs et jardins, vidage et remplacement des corbeilles de rue de la commune (cela peut représenter des centaines de points par commune), nettoyage des graffitis, etc.

Sébastien Clerbaux, le responsable propreté de la commune de Banyuls-sur-Mer, l’une des trois étapes de notre tour de France des mégots, résume la situation : « Avec les espaces et rues piétonnisés en centre-ville, les cheminements piétons en bord de mer, les jardinières, l’espace public dont on a la charge est de plus en plus grand. Il y a plus d’espaces de détente, plus d’espaces de consommation. » Or plus le périmètre de l’espace public s’agrandit et plus il est rendu attractif, plus il est fréquenté… et donc sali. Cette remontée de terrain émane d’une commune littorale et touristique. Elle souligne combien la question de la surfréquentation – et, avec elle, celle du surtourisme – s’est imposée dans le débat public depuis quelques années, particulièrement à la sortie du confinement. Mais, en réalité, le phénomène dépasse désormais les stations balnéaires : cet usage festif, consumériste et touristique de l’espace public s’étend à des pans toujours plus étendus de nos villes et de nos territoires5Cette intensification de l’usage des espaces extérieurs, notamment à des fins de loisirs, a parfois été désignée comme une « méditerranéisation » de l’espace public, pas uniquement en raison du réchauffement climatique..

Un tour de France des mégots : trois terrains, trois réalités

La première partie de notre rapport présente les grands enseignements de l’enquête et dresse un premier panorama des hotspots de mégots dans une logique de synthèse. Nous y répondrons aux trois questions suivantes : 

  • par qui les mégots sont-ils jetés (psychosociologie du fumeur et du jeteur) ? ;
  • pourquoi les mégots sont-ils jetés, quels contextes et configurations favorisent l’écart à la norme de comportement ? ;
  • et, surtout, où les mégots sont-ils jetés (géographie des hotspots de mégots) ?

La seconde partie décline ces observations à l’échelle du terrain, en incarnant les résultats au fil d’un parcours dans trois communes pilotes : une métropole, une ville moyenne et une commune touristique et balnéaire, avec à chaque fois un tour des hotspots de la commune.

Ce tour de France des hotspots de mégots a donc fait étape : 

  • à Grenoble, grande ville alpine où les hotspots reflètent la vie sociale, commerciale, étudiante et festive. On retrouve ces hotspots dans le centre-ville commerçant et le long des quais de l’Isère, devenus des points de rencontre de la jeunesse ;
  • à Ambérieu-en-Bugey, ville moyenne de 35 000 habitants (au coeur d’un bassin de vie de 80 000 habitants), située à une heure de Lyon. Les hotspots s’alignent naturellement sur les hauts lieux de la vie quotidienne : cafés et bars du centre‑ville fréquentés par une clientèle populaire, lycée professionnel ou fast-foods situés en périphérie, équipements sportifs et de loisirs investis le week-end par les habitants de la commune et des alentours ; 
  • à Banyuls-sur-Mer, commune littorale du rivage méditerranéen des Pyrénées. Les hotspots se concentrent là où la vie sociale est la plus intense en période estivale : les terrasses des cafés et des restaurants en front de mer, et la plage urbaine qui se transforme le soir en aire de pique-nique et d’apéro.

Comme nous le verrons au fil de cette enquête, dans de nombreuses municipalités, l’apaisement de l’espace public et l’amélioration du cadre de vie (pistes cyclables, renaturation d’espaces…) se sont doublés du constat d’une présence des incivilités du quotidien. Notre hypothèse est que ces phénomènes et les manifestations de désintérêt vis-à-vis des écogestes peuvent trouver racine dans les mêmes logiques sociales.

À l’issue de ces deux parties, nous proposons un ensemble de recommandations en matière de propreté. Celles-ci reposent sur la mobilisation de tous les acteurs et, surtout, elles passent par la participation active des citoyens, dans un contexte favorable à des projets d’embellissement et d’amélioration de la qualité de vie dans les centres urbains, dans les quartiers résidentiels ou dans les espaces naturels. Loin de se limiter à la question des mégots et de leur disparition, cette conclusion a vocation à intéresser tous les acteurs et observateurs de la vie locale à l’approche des élections municipales de mars 2026. Une attention particulière est portée à l’étrange absence de la propreté dans les débats politiques polarisants, ainsi qu’aux apports potentiels qu’une telle thématique pourrait introduire dans ces discussions.

I. Le mégot, le citoyen et le territoire

1. Qui jette son mégot ? Fumeurs, profils sociaux et idées reçues

De monsieur Tout-le-monde à la France populaire et marginalisée : comment le fumeur a changé d’image

En une génération, le nombre de fumeurs a considérablement diminué et le tabagisme a reculé au point de sortir de la culture mainstream. Le profil social du fumeur a quant à lui évolué. Selon les données les plus récentes, 25 % des Français âgés de 18 à 75 ans fument de manière occasionnelle, mais seuls 18 % (moins d’un cinquième) sont des fumeurs quotidiens, proportion la plus faible jamais enregistrée6Voir « Tabagisme : usage, envie d’arrêter et tentatives d’arrêt », baromètre de Santé publique France, résultats de l’édition 2024, octobre 2025, et Marc-Antoine Douchet, « Tabagisme et arrêt du tabac en 2024 », Observatoire français des drogues et des tendances addictives, mai 2025.. Alors qu’il a longtemps ressemblé à monsieur et à madame Tout-le-monde, le fumeur est désormais moins représentatif de l’ensemble de la population : les hommes fument davantage que les femmes, mais surtout le niveau du tabagisme quotidien varie considérablement en fonction des revenus, du niveau de diplôme et de la situation d’emploi.

Le portrait-type est désormais celui d’un homme aux revenus modestes, peu ou pas diplômé et au chômage. Ces écarts apparaissent tout aussi marqués chez les jeunes selon leur statut scolaire. Enfin, cette marginalisation se vérifie également dans certains milieux spécifiques : 6 détenus sur 10 sont fumeurs quotidiens, tout comme 77 % des patients en traitement pour une addiction.

Depuis le 1er juillet 2025, l’extension de l’interdiction de fumer à de nouveaux lieux extérieurs, dont les parcs et jardins publics, et les plages, a réaffirmé la volonté de sectoriser et de réduire les possibilités offertes au fumeur dans l’espace public. Les lieux fumeurs doivent devenir l’exception et non plus la règle. Le rétrécissement de la base des fumeurs s’accompagne ainsi d’un cantonnement spatial du tabac, avec comme conséquence non intentionnelle mais tangible une stigmatisation plus forte des intéressés, à mesure que la doctrine publique – de manière légitime – s’est attachée à dénormaliser la pratique de fumer.

Ne pas confondre fumeur et pollueur

Ces ordres de grandeur et ces caractéristiques du fumeur ainsi rappelés, une réponse simpliste consisterait à dire que la population qui jette est celle qui fume et que tout fumeur abandonne son mégot au sol. Or si tous les « mauvais jeteurs » sont nécessairement des fumeurs – quotidiens, réguliers ou occasionnels –, l’inverse n’est pas vrai : tous les fumeurs ne jettent par leurs mégots dans l’espace public. Selon Guillaume David, responsable du cabinet Optae qui a réalisé plusieurs études de comptage de mégots : « Il y a bien un profil-type, celui d’un homme, de 30 à 50 ans, de catégorie socioprofessionnelle populaire et qui se promène seul dans la rue. Et un autre profil-type secondaire, qui est celui des jeunes lorsqu’ils sont en groupe. »

Certains observateurs évoquent « un fossé culturel et d’éducation » entre citoyens attentifs à la propreté et ceux que la question indiffère. Mais d’autres mettent en garde contre la tentation de généraliser, voire de stigmatiser une population modeste ou issue des quartiers populaires. Une expérience de terrain en apporte un démenti frappant : dans une commune, la mairie a fait installer une caméra face à un amas de sacs-poubelles qui s’était créé au pied d’un point d’apport volontaire en bord de route : « On m’avait prévenu, commente l’un des responsables de l’expérience, tu vas voir, il n’y aura que des “cas soc” qui abandonnent leurs déchets. Mais la sociologie des pollueurs révélée par la caméra nous a surpris. Cela allait de la personne au RSA au gros chef d’entreprise en passant par le médecin, avec autant d’hommes que de femmes. »

Le profil social du fumeur de 2025 ne suffit donc pas à expliquer les comportements de mal-jeter. L’acte ne peut se réduire à un stéréotype social : « Même au sein du groupe de ceux qui ne se conforment pas à la norme, nuance Guillaume David, la plupart ne se permettent pas partout ni tout le temps de jeter. Il y a donc bien la rencontre entre un type d’individu, un contexte, un environnement et un ressenti par ce même individu de ce qu’il peut se permettre ou non comme écart à la norme sociale. » 

L’enjeu central devient donc d’identifier ces contextes afin de briser la norme implicite du mal-jeter et de la remplacer par une autre. C’est précisément ce que montrera la seconde partie de l’enquête, à travers des cas concrets, des métropoles aux villes moyennes en passant par les communes touristiques. Mais avant d’en venir à ces études de cas, il convient d’examiner les causes et la géographie de l’abandon des mégots.

2. Pourquoi les fumeurs jettent-ils leur mégot ? Contextes, moments et logiques du mauvais geste

Ils jettent parce qu’ils ne savent pas que c’est mal (et qu’ils n’ont pas d’alternative)

Immergés dans leur quotidien, les professionnels de la propreté, de la gestion des déchets et de leur traitement tendent à surestimer la connaissance qu’ont les citoyens des bons gestes de tri et de jet. La multiplication des filières et l’évolution de la réglementation ont fini par brouiller le message, y compris pour les individus les plus concernés, informés et de bonne foi. Un responsable propreté, interrogé dans le cadre de notre enquête, résume les choses de cette manière : « On a changé de discours à un degré comparable aux années 1960, lorsque personne ne mettait de ceinture de sécurité et qu’elle est devenue obligatoire. »

La mauvaise pratique du jet au sol s’explique en partie par l’« automatisation » des gestes lors de la consommation de cigarettes. Chaque fumeur semble réaliser comme une chorégraphie, répétée cigarette après cigarette, totalement automatisée et pour partie probablement inconsciente. Les Français qui ont commencé à fumer avant le durcissement de la réglementation sont particulièrement susceptibles d’être pris dans ces automatismes. Non seulement rien n’est venu contrarier leur danse mécanique pendant des décennies, mais le fait d’écraser son mégot au sol a même été une séquence qui s’est d’abord construite dans les imaginaires et qui s’est normalisée. 

Cyrille Bader, spécialiste des questions d’environnement, de déchets et de propreté publique au cabinet d’ingénierie Austral, souligne lui aussi ce basculement politique et culturel : « Le dernier sujet comportemental dans la propreté, ce fut celui des déjections canines. Le mégot est arrivé encore après. Il est tout petit, ne se voit pas trop, ne fait pas trop sale, et donc pendant longtemps il n’a pas été un sujet de propreté prioritaire. » 

Cette banalisation a entretenu une série de malentendus. Beaucoup de fumeurs ont longtemps cru que jeter un mégot dans une grille d’avaloir revenait à l’envoyer vers les eaux usées. Or, la plupart du temps, les eaux des caniveaux rejoignent directement les eaux pluviales et ne font l’objet d’aucun traitement avant d’être rejetées dans les cours d’eau ou à la mer7Le plus souvent, l’ignorance de la composition d’un mégot, contenant des substances chimiques et constitué de plastique et donc non biodégradable, a conduit le fumeur à ce mésusage.. D’où les campagnes de sensibilisation dans les stations balnéaires : « Mon mégot par terre finit dans la mer », ou les inscriptions peintes directement sur les trottoirs : « Ne rien jeter. Ne rien vider Ici, la mer commence Ici ». Autre croyance bien connue des fumeurs, qui n’est pas dénuée de fondement : la peur de mettre le feu à une corbeille en y jetant son mégot mal éteint. C’est pour lever ce frein que les corbeilles ont été progressivement équipées d’éteignoirs, étape essentielle avant de se débarrasser de son mégot, même si la diversité de ces dispositifs influe encore sur les gestes adoptés par les fumeurs8On a pu aussi apercevoir sur les corbeilles d’une commune des pastilles jaunes avec mention « Écraser son mégot ici » : or les fumeurs avaient suivi la consigne au point que le message d’origine s’était effacé à force de servir, précisément, de point de repère où gratter son mégot avant de le jeter..

À cette méconnaissance s’ajoute souvent un opportunisme pratique : « Si tu dis qu’il faut trier mais qu’il n’y a pas de bac, pas d’outils, pas de mise en oeuvre, pas de répétition du message, pas de partenariat, ça ne servira à rien et les gens jetteront », souligne un de nos interlocuteurs, responsable propreté d’Ambérieu, qui enfonce encore un peu plus le clou : « Le diagnostic, c’est qu’il y avait très peu de cendriers dans la commune, et très peu d’éteignoirs. Ou alors des dispositifs rudimentaires comme les cendriers de sable sales et peu engageants. Or la règle, c’est que si les gens attendent longtemps et qu’il n’y a pas d’endroit où jeter leurs mégots, ça finira par terre. »

Ils jettent parce qu’ils se sentent autorisés à le faire (… ou qu’ils s’en fichent) 

Les spécialistes interrogés convergent vers un constat : en matière d’écogestes, une moitié des individus respecte la norme en toutes circonstances, une autre peut osciller selon le contexte. Selon Guillaume David, « tout apport de solution concrète, tels que la mise en évidence d’équipement, ou la consigne d’un pair – encore plus que d’un agent de la mairie – peut permettre d’embarquer une bonne partie de ces 50 % de récalcitrants et faire grimper le taux de conformité à 75 % ou 80 % ». 

Reste enfin une minorité d’« irréductibles », évaluée entre 10 % et 20 % d’indifférents, irrespectueux ou « égotistes », qui défient la norme sans état d’âme. Un responsable propreté l’exprime crûment : « Tu as les convaincus de l’environnement. Ceux qui font attention. Et puis ceux qui ont d’autres priorités dans la vie et qui n’en ont rien à faire. Ils ne sont pas majoritaires, mais il suffit d’une minorité pour pourrir une ville. » Une formule plus abrupte, entendue également au cours de l’enquête de terrain, résume bien ce constat : « Ils jettent parce qu’ils s’en foutent. »

3. Où les fumeurs jettent-ils ? Une géographie des hotspots de mégots

En 2022, un recensement inédit a mesuré le nombre de mégots de cigarette présents au sol à un instant T dans 52 communes, extrapolé ensuite à l’ensemble du territoire en tenant compte de la saisonnalité9Étude gisement Alcome réalisée par Optae, mai 2023.. Ce résultat a été ramené à une unité simple et comparable : le nombre de mégots par mètre linéaire de voirie. Cette densité permet de comparer villes, quartiers et configurations d’espace public, de dégager une géographie de leur présence et d’avoir une idée claire de l’ampleur des variations saisonnières ou liées à la météo. Grâce aux données de ce recensement, aux visites de terrain et aux échanges avec les observateurs et spécialistes des questions de propreté urbaine, il est possible d’établir une géographie relativement précise des mégots de cigarette à plusieurs échelles.

L’échelle de la commune : densité et saisonnalité 

À l’échelle communale, l’analyse confirme que le paradigme de la « France habitée » coïncide avec la géographie des résidus d’activité humaine, dont les mégots jetés à terre. Les communes les plus denses concentrent jusqu’à trois fois plus de mégots que les petites et moyennes villes, et cette quantité baisse selon un gradient qui va de l’hyperdense au rural. La concentration de population est également un prédicteur très fort d’autres phénomènes liés à l’activité humaine, comme le niveau de délinquance d’un territoire. Logiquement et sans surprise, la saisonnalité accentue ces écarts. La quantité de mégots par mètre linéaire augmente avec les beaux jours, en particulier dans les grandes villes et sur les lieux publics les plus intensément fréquentés (terrasses des cafés, grandes places, marchés de plein air, parcs…). Elle se réduit en revanche en période de vacances estivales lors des grands départs dans les villes qui n’accueillent pas de vacanciers. Les communes touristiques forment un ensemble à part. Résidentielles et peu denses à l’année, elles deviennent hyperdenses en haute saison et leur espace public est alors soumis à la même pression que celle des grandes villes.

La sélection de nos trois villes étapes de cette enquête reflète cette segmentation géographique. Afin d’obtenir un panel diversifié de configurations, notre choix s’est porté sur trois communes, représentant chacune une strate urbaine identifiée lors des études de recensement des mégots : une métropole, Grenoble ; une ville moyenne, Ambérieu ; une commune touristique et balnéaire, Banyuls-sur-Mer10La question des déchets abandonnés dans la France rurale et peu dense a fait l’objet d’une étude publiée par l’Institut Terram (Victor Delage, Les Ruraux face aux déchets sauvages : principes, pratiques, attentes, Institut Terram, novembre 2024). La problématique des mégots est par ailleurs moins aiguë dans cette France éloignée des zones urbaines, autre raison pour laquelle nous n’avons pas retenu une commune appartenant à une zone rurale..

L’échelle du lieu et du microquartier : une géographie des hotspots 

En deçà du niveau communal, le hotspot de mégots est l’échelle la plus pertinente pour étudier les comportements car il correspond à une réalité concrète pour les usagers. Parvis d’une gare, abribus, abords d’un site sportif, parc, entrée d’un immeuble de bureaux ou d’une administration, rue commerçante ou scolaire, quai ou front de mer sont autant de lieux où se concentrent les dépôts. Comme le rappelle Jonathan Decottignies, « généralement plus de 50 % du gisement de mégots d’une ville se retrouve dans cinq à six grandes catégories de lieux du quotidien : terrasses des cafés, hôtels et restaurants (CHR), gares et lieux de transit, abords des écoles ». 

Les principaux hotspots résultent souvent de configurations qui mêlent plusieurs caractéristiques : ils se situent au point de rencontre entre une saison (les beaux jours), une situation géographique privilégiée (le front de mer), un espace de consommation (les terrasses des restaurants et des cafés), un contexte (les vacances, une fête) et une temporalité (le moment de l’apéro, après le coucher du soleil). Nous pouvons ainsi dresser une rapide typologie des hotspots que nous croiserons tout au long de notre tour de France des mégots de cigarette : 

• Les lieux de transit et de passage (gares SNCF, gares routières…) 

Tous les spécialistes le confirment : pour appréhender la question des mégots jetés à terre, il faut s’intéresser au nombre et à la variété des individus qui fréquentent un lieu sans forcément y résider. Les gares et, plus généralement, les points de transit ressortent comme des lieux de concentration majeurs. À Grenoble, la gare illustre bien ce phénomène : fréquentée par les estivants comme par les skieurs en hiver, elle se situe à la croisée de plusieurs flux (gare SNCF, gare routière, tramway). Selon Diarra Barry, doctorante en sciences comportementales, qui travaille sur le changement de comportement des fumeurs : « Il s’agit de lieux de flux, et donc de lieux qui produisent très peu d’appartenance territoriale. » 

• Les lieux de commerce et de consommation (commerces de centre-ville, marchés…) 

En centre-ville, le hotspot ne se réduit pas à un commerce isolé mais correspond plutôt à une polarité plus vaste, comme une grande rue commerçante ou un microquartier central et piéton. Le centre-ville historique piétonnier de Grenoble en fournit une illustration claire. Ces lieux sont très sensibles aux variations saisonnières : leur fréquentation et donc la quantité de mégots y varient fortement entre hiver et été. Les cafés, hôtels et restaurants (CHR) y constituent une catégorie à part entière. 

• Les lieux d’attente et les seuils d’établissements (immeubles de bureaux, écoles…) 

Le hotspot est systématique devant les écoles et les lycées11Alors même qu’il y était déjà souvent interdit de fumer et que cette interdiction a été depuis généralisée aux abords des lieux scolaires depuis le 1er juillet 2025., tout comme au pied des immeubles de bureaux ou des centres de formation. On peut y ajouter « tous les lieux de stress », comme le souligne Cyrille Bader, notamment les établissements recevant du public (ERP) : agences d’intérim ou d’emploi, services sociaux, centres médicaux, hôpitaux et cliniques… Puisqu’il est interdit de fumer à l’intérieur, l’acte se déporte logiquement vers le seuil et ses abords immédiats. 

• Les lieux de regroupement, de détente et de loisirs (terrasses des bars, cafés et restaurants, abords des boîtes de nuit…) 

Après les espaces de transit, de travail et de consommation, il faut isoler les lieux de détente et de convivialité. Cafés, hôtels et restaurants, boîtes de nuit, mais aussi stades et gymnases fonctionnent comme des pôles de regroupement où les mégots s’accumulent. Le poids du secteur CHR (cafés, hôtels, restaurants) est ici déterminant : il constitue la catégorie la plus « peuplée » de mégots dans toutes les configurations urbaines. La tendance s’est accentuée avec la généralisation des terrasses éphémères, initiée pendant le Covid et pérennisée depuis : à Paris, plus de 4 500 terrasses de ce type ont été autorisées pour la seule saison 2025. Les sites sportifs forment de manière contre-intuitive des hotspots importants : ce sont souvent les accompagnants ou les spectateurs qui fument en marge des matches et des compétitions organisées sur place. Enfin, certaines enseignes populaires jouent un rôle structurant : à Ambérieu-en-Bugey, un établissement de restauration rapide est devenu un lieu de rendez-vous pour la jeunesse locale, et donc un hotspot marqué. 

• Les lieux de tourisme et de loisirs en lisière des espaces naturels 

La France du loisir, des vacances et du temps libre correspond aux moments lors desquels les individus se relâchent. C’est particulièrement le cas des destinations touristiques, mais également des sites urbanisés qui jouxtent des espaces naturels, comme les quais et fronts de mer ou les parkings d’accès aux lieux de promenade. Eux aussi ont été pris d’assaut depuis le Covid. La géographie du mégot recoupe ici celle de la surfréquentation et du surtourisme.

Les quartiers résidentiels et les logements collectifs 

La France résidentielle est globalement moins exposée à l’accumulation de mégots. Pourtant, des hotspots localisés peuvent apparaître au pied des immeubles collectifs. Ces cas relèvent toutefois plus de cas isolés que d’une pratique généralisée. Le hotspot est alors le signal et l’indice d’un problème social plus profond. L’exemple d’Ambérieu-en-Bugey est éclairant. Comme toute ville moyenne, Ambérieu compte plusieurs quartiers de logements sociaux. Un hotspot bien identifié concentrait jusqu’à 300 ou 400 mégots. Grâce aux remontées d’informations des services de la commune, le mystère du quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV) en question a été rapidement résolu : l’enquête a révélé que deux habitants jetaient régulièrement leurs cendriers par la fenêtre, autrement dit deux personnes sur 150 logements suffisaient à fausser l’image globale et à alimenter l’idée d’une moindre propreté dans les quartiers populaires.

L’échelle du microsite, de l’équipement et du mobilier urbain (grille d’avaloir, pied d’arbre, etc.) : la France vue du sol

Dans un dernier mouvement, l’observation quitte l’échelle du quartier ou du hotspot pour se rapprocher du mégot lui-même. On passe alors à une échelle infralocale, composée d’objets, d’équipements de voirie et de mobilier urbain. Suivre les agents des services propreté dans leur quotidien revient à se familiariser avec une microgéographie des équipements de rue et au sol : grille de pied d’arbre, jardinière, corbeille avec éteignoir ou cendrier intégré, cendrier de rue fixé au mur ou sur pied, etc. Il peut aussi s’agir d’une continuité au sol : caniveau, grille d’avaloir et fil d’eau, lieu de rencontre par excellence de tous les mégots délaissés, ou encore bande piétonne en bordure des parkings12Voir Isabelle Baraud-Serfaty, Trottoirs ! Une approche économique, historique et flâneuse, Rennes, Éditions Apogée, 2023. Dans cet ouvrage, l’économiste Isabelle Baraud-Serfaty se concentre sur cet équipement omniprésent de l’espace public mais à l’écart des réflexions sur l’aménagement et l’urbanisme, qui lui préfèrent des objets plus conceptuels ou à plus haute teneur symbolique..

Un peu à la manière d’une expérience de physique quantique, le changement d’échelle modifie le résultat de l’observation. Plus on s’approche de la grille d’avaloir et du mégot, plus apparaissent des pratiques invisibles à la simple lecture des relevés. Particulièrement léger et volatil, le mégot est un objet qui voyage énormément. Le vent et la pluie peuvent le déplacer, un balayage le propulser ailleurs. Autrement dit, le responsable du geste n’est pas toujours celui que l’on croit. C’est pourquoi l’observation directe et le recueil de témoignages auprès des agents de terrain sont nécessaires pour compléter les mesures a posteriori, aussi rigoureuses soient-elles, et reconstituer le parcours réel d’un déchet abandonné. À ce niveau microscopique, l’efficacité ou l’inefficacité des dispositifs saute aux yeux. L’implantation d’un cendrier fixe ou une corbeille peut s’avérer judicieuse ou passer à côté de l’usage.

Sur le plan politique, l’échelle d’observation la plus fine révèle enfin l’écart entre les consignes des élus (faire briller « la carte postale ») et le difficile travail quotidien d’entretien de l’espace public avec des moyens limités. C’est aussi en compagnie des agents de propreté, lorsque la ville dort encore, que l’on se confronte rapidement à l’impatience souvent teintée d’agacement des usagers de la ville. Dans l’une des communes étudiées, un commerçant nous montre ainsi des taches au sol devant ses étals, reprochant à l’agent de propreté présent de n’être pas passé depuis le début de saison et faisant remarquer que « l’on paye pour que la ville soit nettoyée ». Ce discours illustre une posture fréquente : celle d’un citoyen consommateur de services publics, exigeant sur le plan de la propreté sans reconnaître sa propre responsabilité dans l’état des rues. « Les gens sont les premiers à être contents d’avoir un centre-ville propre… et sont les premiers à le salir », nous confiera, philosophe, l’agent de la mairie après cette altercation révélatrice.

L’« effet radar » ou la double fonction de la répression

Le code pénal prévoit aujourd’hui que l’abandon de déchets est punissable d’une amende13Code pénal, art. R634-2, R644-2, R635-8 et R632-1.. De nombreuses collectivités mettent en oeuvre également des arrêtés municipaux pour sanctionner l’abandon de déchets et particulièrement le jet de mégots sur l’espace public. Cette démarche est double et, au-delà de son aspect répressif, elle a d’abord un intérêt pédagogique de sensibilisation. Dans le cas des mégots, punir pour punir n’a qu’un intérêt restreint, l’amende doit être l’aboutissement d’une démarche globale qui commence par la sensibilisation et la mise à disposition de dispositifs permettant de bien jeter son mégot (équipement des corbeilles avec un éteignoir, cendriers de rue ou cendriers de poche), la répression permet ainsi de prévenir des risques encourus et enfin de pénaliser les récalcitrants.

II. Un tour de France des hotspots de mégots : trois études de cas

1. Grenoble, métropole sous tension : entre propreté, renaturation et incivilités

Portrait de la commune 

Grenoble a longtemps cultivé l’image d’une ville où il fait bon vivre. Son tissu économique, marqué par les industries de pointe et la recherche, associé à son statut de capitale des Alpes, en fait une destination attractive tant pour les ingénieurs et chercheurs que pour les amoureux de la qualité de vie. La métropole s’est affirmée comme un laboratoire urbain : écoquartiers, expérimentations architecturales, végétalisation des espaces publics…, autant d’initiatives qui ont donné corps au slogan de « nature en ville ». Les marqueurs positifs du changement de l’espace public ne manquent pas. Par exemple, les aménagements cyclables sont nombreux, larges, sécurisés et dotés d’une signalétique visible et adaptée.

Visite des hotspots de la commune 

Grenoble n’est pas une destination touristique à proprement parler ; elle fonctionne davantage comme une porte d’entrée vers d’autres territoires qui eux le sont. En vertu du paradigme de la France habitée évoqué précédemment, les hotspots de mégots grenoblois se situent soit dans des lieux de transit empruntés par les touristes (la gare desservant massivement les Alpes), soit dans des portions de ville, réorientées vers des usages récréatifs, comme les quais de l’Isère… 

Au fil de notre visite, et dans le contexte particulier évoqué, deux problématiques majeures en lien avec la question de la propreté sont apparues : un continuum qui va de la propreté aux incivilités ainsi qu’un paradoxe entre volonté de renaturation et maintien de la propreté « à l’ancienne ».

• Un continuum qui va de la propreté aux incivilités 

Grenoble a multiplié les expérimentations pour lutter contre les mégots : implantation de cendriers de rue à des points stratégiques, campagnes de médiation en face à face, dispositifs de nudge, tels les cendriers de sondage. Comme nous le verrons, certaines opérations ont donné des résultats probants, notamment en centre-ville grâce à la participation active des commerçants. 

Les blocages apparaissent en revanche à l’intersection entre propreté et incivilités. Selon la grille d’évaluation utilisée par les communes membres de l’Association des villes pour la propreté urbaine (AVPU) pour évaluer leur niveau de propreté, Grenoble se situe plutôt dans la moyenne. Mais sa note globale baisse en raison d’un critère particulier : les tags omniprésents sur les murs de la ville et le mobilier urbain : bancs, colonnes, murets, panneaux d’affichage, etc. 

Plus généralement, notre étape grenobloise illustre un double phénomène de société qui s’étend et gagne de plus en plus de métropoles et de villes moyennes : d’une part, une montée de l’incivilité du quotidien ; d’autre part, une présence parallèle accrue des déchets abandonnés et une baisse de la qualité perçue de certains espaces publics. Notre sentiment est que ces deux phénomènes (moindre respect des normes sociales, dégradation de la voie publique) sont deux conséquences d’une même cause. Ils prennent racine dans un contexte plus global de désintérêt pour la chose publique et de baisse du niveau de contrôle social dans ce même espace public. La saleté devient alors l’indicateur et le révélateur d’un climat d’indifférence, voire d’incivilité plus général. Si le phénomène apparaît comme plus marqué dans les grandes villes, c’est probablement comme nous le verrons parce que le niveau d’appropriation territoriale est souvent moindre dans ces agglomérations où prévaut l’anonymat.

Comme l’explique un spécialiste des questions de propreté qui connaît bien la situation grenobloise : « C’est devenu de plus en plus compliqué d’entretenir l’espace public, et les services le font avec de moins en moins d’agents. Moins bien tenu, il attire les incivilités et le cercle vicieux s’enclenche. » Une logique de glissement s’opère : ceux qui transgressent la norme en matière de déchets peuvent aussi être associés à d’autres formes de déviance. « Jeter fait partie des incivilités, résume Gaëlle Duchemin, responsable de la propreté participative de la ville. Quelqu’un qui a un mauvais comportement en la matière peut l’avoir dans d’autres domaines, et je ne suis pas certain qu’un délinquant va forcément faire attention à ce qu’il jette, ni qu’il va se mettre à trier ses déchets. » 

• Un paradoxe entre volonté de renaturation et maintien de la propreté « à l’ancienne » 

Autre enseignement : la politique de végétalisation, devenue consensuelle dans les communes, produit de nouveaux défis pour l’entretien urbain. Sur place, nous comprenons que si la renaturation des sols et la désimperméabilisation améliorent la gestion de l’eau, et redonnent une place à la biodiversité, ces aménagements deviennent aussi des pièges à mégots et à petits déchets, difficiles à nettoyer puisque les balayeuses mécanisées ne peuvent y accéder. L’étape grenobloise révèle ainsi que la ville du tout-voiture était aussi celle d’une propreté industrialisée, avec des engins mécanisés qui passaient sur de l’asphalte. La transformation des villes et leur transition écologique imposent une manière différente d’entretenir l’espace public. Une fois encore, Grenoble illustre un phénomène plus général de bascule dans notre rapport à l’environnement urbain, avec des attentes plus fortes en matière de qualité des aménagements publics et de reconnexion à une nature un temps occultée de la manière de faire la ville.

Hotspot n° 1 

Rues commerçantes de l’hypercentre grenoblois 

Lieux identifiés : commerces, cafés, bars. 

Populations : consommateurs en journée, clientèle festive le soir. 

Temporalité : journée et soirée. 

Outils : sensibilisation des commerçants, design visuel pour renforcer la visibilité des dispositifs. 

L’hypercentre grenoblois, entre l’Isère et la place Notre-Dame (rue Chenoise, rue Lionne), concentre une forte densité de bars et de restaurants. Quartier animé en journée, il devient un véritable lieu de sociabilité et de fête une fois la nuit tombée. 

Au départ, la ville avait installé des cendriers sur pied dans ces rues très fréquentées, mais sans communication particulière. Le dispositif s’est rapidement révélé inefficace, comme l’explique Gaëlle Duchemin, qui a supervisé les opérations pilotes de la commune : « Nous avions dans un premier temps placé des cendriers à des endroits stratégiques, mais sans désigner qui en aurait la charge. Résultats : les cendriers n’ont vécu que quelques mois, voire quelques semaines, avant d’être dégradés ou détournés de leur usage. » 

Face à ce constat, l’équipe de la propreté urbaine a fait le choix de changer d’approche, en désignant cette fois un « responsable » derrière chaque cendrier installé. Le dispositif reste la propriété de la ville, mais le commerçant le plus proche s’engage à le vider, à l’entretenir et à signaler un problème éventuel. « Ça devient un peu son cendrier », souligne Gaëlle Duchemin. Cette responsabilisation locale a produit de meilleurs résultats. 

En parallèle l’équipe propreté a mené une action originale et peu onéreuse : peindre dans une teinte jaune orangé tous les dispositifs de rue pour les rendre visibles (cendrier sur pied, éteignoirs fixés aux corbeilles de rue…). Une idée simple et efficace, depuis imitée par d’autres municipalités comme Lyon, qui en a conservé le principe tout en choisissant sa propre couleur. 

Plus largement, le hotspot de la vieille ville illustre un enjeu central : dans les zones urbaines denses, où les mégots s’accumulent davantage qu’en milieu résidentiel ou rural, tout dépend du contexte social. Comme l’explique Guillaume David : « Le contrôle social n’est pas le même en ville, où l’on pense que personne ne va nous attraper, qu’à l’échelle du quartier, où il est possible de recréer une situation de face à face comparable à celle d’un village où tout le monde se connaît et où le contrôle social est fort. Dans ce cadre, le rôle des commerçants apparaît décisif. Même s’ils ne se sentent pas directement menacés par les mégots – moins visibles et choquants qu’une crotte de chien ou qu’un encombrant –, ils ont tout intérêt à soigner leur image pour tenir belle boutique et être respectés localement. À l’aune de cet objectif, ils vont donc réévaluer leurs pratiques et devenir des alliés précieux de la propreté urbaine, allant jusqu’à vider eux-mêmes les cendriers de leurs établissements. »

Hotspot n° 2 

Quais de l’Isère 

Lieux communs identifiés : quais aménagés pour les piétons et les cyclistes, avec larges pistes cyclables, gradins et bancs face au fleuve. 

Populations : joggeurs, cyclistes, flâneurs et clientèle festive. 

Temporalité : journée et soirée. 

Outils : sensibilisation des commerçants, design visuel pour renforcer la visibilité des dispositifs. 

Sur l’autre rive de l’Isère, face à l’hypercentre, la place de la Cymaise, où se trouve la fontaine du Serpent et du Lion, marque l’entrée dans un espace récréatif qui s’anime particulièrement aux beaux jours, les week-ends et les soirs de semaine. Ici, la circulation automobile a disparu : les anciens stationnements en épi ont cédé la place à de larges pistes cyclables, tandis que le bord du fleuve a été équipé de gradins et de bancs, devenant un spot privilégié des promeneurs et des groupes d’amis. Mais ce décor idyllique laisse régulièrement derrière lui les traces des soirées étudiantes et festives : mégots, canettes, papiers… Pour y remédier, la municipalité a tenté l’installation de « cendriers de vote » – dispositifs ludiques incitant à jeter son mégot en répondant à une question14Les questions posées sont souvent consensuelles, humoristiques et en lien avec le territoire concerné. Citons cet exemple, aperçu dans le Sud de la France cet été : « Vous préférez écouter : 1/ Les cigales ? 2/ Jul ? ».. Populaires au premier abord, ces dispositifs ont vite montré leurs limites : rapidement dégradés, parfois « explosés ». Une médiation a été lancée, sans donner de meilleurs résultats. « C’est un territoire de lâcher-prise, de fête étudiante, sur lequel on s’est plantés et où il est difficile d’intervenir », confie un expert connaissant bien le site. 

L’observation révèle toutefois que les résultats varient fortement selon la configuration des lieux. Quelques mètres plus haut, de l’autre côté de la voie routière, le boulodrome situé face à la fontaine a également bénéficié d’une sensibilisation qui, elle, a porté ses fruits. Autre contraste frappant : sur la rive opposée, la gare du téléphérique urbain (les fameuses « Bulles » qui relient le centre-ville au fort de la Bastille) dispose d’un cendrier de vote impeccablement entretenu, tout comme ses abords et les équipements de la gare.

Ces écarts mettent en lumière un facteur décisif : l’appropriation territoriale. Là où un lieu est perçu comme « à soi » (un boulodrome de quartier, une gare emblématique), le mobilier est respecté et utilisé. Là où domine le sentiment de relâchement ou d’anonymat (quais festifs), les dispositifs, même attractifs, peinent à s’imposer. Notre étape à Banyuls-sur-Mer confirmera d’ailleurs cette difficulté pour les équipes municipales à gérer une situation festive et alcoolisée.

2. Ambérieu-en-Bugey, ville à taille humaine : quand l’action locale produit des résultats tangibles

Portrait de la commune 

« Nous sommes passés de gros village à petite ville. » Cette formule, souvent entendue sur place, résume bien la trajectoire d’Ambérieu-en-Bugey. La commune a officiellement franchi la barre des 15 000 habitants en 2025 selon l’Insee et se trouve au coeur d’une aire d’attraction de près de 50 000 habitants. Le dynamisme économique local repose sur des pôles d’emploi majeurs : le Parc industriel de la Plaine-de-l’Ain (8 000 emplois dans l’industrie et la logistique), la centrale nucléaire du Bugey (4 000 emplois aujourd’hui, bientôt doublés avec un projet d’EPR). 

L’histoire de la commune est intimement liée au rail. Ancien noeud ferroviaire de première importance, Ambérieu conserve aujourd’hui une gare stratégique sur l’axe Lyon-Genève. Chaque jour, 4 000 voyageurs transitent par cette gare, ce qui en fait la première gare TER de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Des parkings immenses se remplissent chaque matin d’automobilistes prenant le train, tandis qu’à l’inverse nombre d’habitants du bassin convergent vers la ville pour y travailler ou y étudier. 

Ambérieu concentre les équipements structurants du territoire avec plusieurs collèges, un lycée général de 1 800 élèves, un lycée professionnel de 750 élèves et un centre d’apprentis de 1 100 élèves. La commune accueille également un hôpital et une base aérienne. Avec 4 gymnases et 6 000 licenciés, c’est aussi une ville sportive où les entraînements ont lieu toute la semaine et où se disputent chaque week-end des matches de football et de rugby, des compétitions de natation, de basket-ball, etc. 

Au niveau de sa morphologie, la commune se déploie le long de grands axes de circulation, qui dessinent ses pôles de vie mais contribuent aussi à la fragmenter. Plusieurs routes départementales traversent Ambérieu, dont une double voie sans séparateur, franchissable à deux endroits seulement par les piétons. 

Tous ces éléments concourent à faire d’Ambérieu une commune dont l’activité réelle dépasse largement son nombre d’habitants recensés. Entre navetteurs, scolaires, sportifs et usagers des équipements, la ville illustre parfaitement le concept de « France habitée » développé par Jacques Lévy : une géographie des présences et des usages, plus fidèle à la réalité quotidienne que le seul décompte des résidents. 

Ambérieu a gagné beaucoup d’habitants en peu de temps. Ce dynamisme démographique, explique Mathieu Robin, responsable de la politique de la ville, de la jeunesse, de la sécurité et de la prévention de la délinquance, illustre un phénomène propre aux villes de « second rideau ». Elles rejouent, avec un temps de retard, certaines logiques de peuplement des grandes agglomérations. Le changement de population a produit des conséquences contrastées et s’est fait à la fois par le haut et par le bas de l’échelle sociale. Par le haut du spectre socio-économique, Ambérieu connaît une gentrification. Sa proximité avec Lyon – moins de trente minutes en TER de la gare de La Part- Dieu – attire les ménages issus de la couronne de l’Est lyonnais, en quête de logements plus accessibles et d’un cadre de vie moins contraint. Par le bas, la commune accueille aussi des habitants repoussés au-delà des quartiers populaires de Lyon. Sans être comparable aux grandes cités comme les Minguettes, Ambérieu voit ses QPV entrer en vigilance : « La situation est en orange, et cela peut glisser si on ne surveille pas », avertit Mathieu Robin, qui décrit le processus en ces termes : « Sous l’effet de la rénovation urbaine et donc de l’augmentation des loyers dans les logements sociaux de la banlieue lyonnaise, on assiste à un effet toboggan de populations qui suivent la ligne ferroviaire. Alors que les ménages des logements sociaux d’Ambérieu étaient jusque-là dans la moyenne, des profils plus fragiles arrivent désormais avec leurs problématiques. » 

Sans être omniprésente, la question de l’insécurité fait partie des préoccupations locales comme dans beaucoup de villes moyennes. Au moment de notre enquête, la section de recherches de la gendarmerie s’apprêtait à lancer une opération anti-drogue dans les quartiers de la ville. La même semaine, l’émission politique L’Événement, sur France 2, mettait en lumière le cas de Morlaix, petite ville bretonne confrontée à une montée en intensité du trafic de drogue et aux violences associées dans les quartiers périphériques de la commune. Ambérieu partage donc, à son échelle, les tensions qui traversent nombre de territoires intermédiaires, entre attractivité retrouvée et fragilités sociales persistantes.

Visite des hotspots de la commune 

« Nettoyer pour nettoyer, comme sanctionner, ce sont deux logiques qui atteignent rapidement leurs limites, explique Mathieu Robin. On essaie de casser les codes et de suivre une double approche : sanctionner quand c’est nécessaire, mais surtout sensibiliser. » La position transversale qu’ocuppe notre interlocuteur (politique de la ville, jeunesse, sécurité et prévention de la délinquance) lui permet de souligner un point essentiel : « Propreté, sécurité, vie quotidienne, tout est interconnecté. L’idée est de décloisonner, de sortir de la seule logique de propreté pour mailler les acteurs et les associations entre eux, et recréer de la vie commune. » 

Une simple déambulation dans Ambérieu illustre cette approche. À condition d’être accompagné des bons interlocuteurs, on croise rapidement élus, techniciens, associatifs, gendarmes…, et l’on accède à une vue d’ensemble des dynamiques locales. Cette capacité à se connaître et à travailler ensemble constitue ici un véritable levier d’action. 

Ce que l’on observe à Ambérieu confirme les propos de nombreux spécialistes : ce sont les petites et moyennes communes, dites à « taille humaine » et en dépit de moyens limités, qui obtiennent les résultats les plus tangibles en matière de réduction durable des déchets. Guillaume David le formule ainsi : « Recréer des mailles de vie quasiment villageoise, à l’échelle d’un microquartier, permet de restaurer un niveau d’interconnaissance et de contrôle social fort, soit un contexte propice au respect des normes collectives. » 

L’enseignement de notre deuxième étape peut être résumé ainsi : le lien social produit de la propreté, et la propreté renforce à son tour le lien social. Cette dynamique circulaire nourrit le bien-être, accroît le sentiment d’appartenance territoriale et incite les habitants à s’investir davantage dans la vie de leur commune. En bout de chaîne, c’est l’espace public lui-même qui en bénéficie, protégé du risque de dégradation par l’engagement collectif.

Hotspot n° 3 

Deux bars populaires dont les gérants jouent le jeu. 

Lieux communs identifiés : café, bar PMU. 

Populations : clientèle populaire, majoritairement masculine (ouvriers, habitants du quartier). 

Temporalité : journée et soirée. 

Outils : sensibilisation des gérants d’établissement, mise à disposition de cendriers, nettoyage des terrasses.

En plein coeur d’Ambérieu, à proximité immédiate de la principale rue commerçante et de la place du marché, un petit hotspot s’organise autour de deux établissements qui se font face. D’un côté, La Casaque d’or, bar PMU et FDJ avec terrasse le long du trottoir. En vis-à-vis, L’Edelweiss, qui profite d’une placette ombragée pour installer ses tables en extérieur, face à une agence bancaire. 

Un mercredi midi, la scène est typique : trois hommes parlant une langue étrangère, deux autres en vêtements techniques, un couple attablé à un mange-debout et deux personnes adossées au muret. Toutes fument, paquet de cigarettes à portée de main. On retrouve ici le profil désormais minoritaire mais marqué du fumeur : une population plus masculine, issue des univers du chantier et des métiers de l’extérieur, où le tabac conserve une forte présence. 

De l’avis général de nos interlocuteurs, les gérants ont rapidement adopté des pratiques responsables, en plaçant des cendriers sur toutes les tables, en ramassant les mégots par terre pour les jeter dans les poubelles. Certes, un courrier de la mairie, qui pouvait laisser craindre des mesures coercitives allant jusqu’à l’interdiction des terrasses, a contribué à accélérer cet engagement, mais l’action s’est consolidée par l’appui des jeunes en service civique, venus à plusieurs reprises rencontrer les commerçants et leurs clients pour les sensibiliser sans les juger. 

La coopération observée sur cette placette invite à se méfier des a priori. Contrairement aux idées reçues, certains contextes sociaux que l’on imaginerait rétifs au changement peuvent se montrer réceptifs. Ici, le succès repose en grande partie sur le statut et la légitimité des personnes en charge de la sensibilisation : un gérant d’un café respecté par ses habitués, des jeunes en service civique désintéressés… Leur intervention suscite davantage d’adhésion qu’un dispositif institutionnel imposé de l’extérieur.

L’ambiance tranche radicalement avec celle constatée aux abords d’un bar situé en périphérie, désormais fermé définitivement, et qui fait face à une épicerie de nuit. Selon les habitants, l’établissement était devenu un point de deal et l’accumulation massive de mégots reflétait alors un climat d’incivilités et de désordre plus profond. La gradation est claire : de la saleté banale à l’insécurité patente, les signaux faibles convergent vers un même diagnostic. 

Un détour par le quartier de la gare illustre un autre paradoxe. Classé en périmètre de politique de la ville, il ne présente pas le visage des « cités isolées » sur elles-mêmes. Les logements sociaux longent la voie ferrée, et s’articulent avec la gare, formant un ensemble urbain continu. Une petite centralité secondaire s’y organise autour d’un café-boulangerie, d’un tabac-presse et d’une boulangerie. Les abords de la gare ont récemment fait l’objet d’une rénovation et d’un embellissement tels qu’on en voit de plus en plus ces dernières années : cheminements piétons, esplanade apaisée, piste cyclable, mobilier urbain design. Mais, comme le confient les agents municipaux, l’embellissement paysager ne suffit pas à masquer la difficulté à faire respecter les règles de propreté concernant les mégots (un agent s’occupe spécifiquement de ce quartier excentré), ni à régler les difficultés sociales (la proximité de la gare en fait un quartier où il n’est pas rare d’être abordé par des individus manifestement désocialisés). Comme l’ont montré d’autres programmes de rénovation urbaine, le nouveau visage des quartiers masque parfois la permanence des problèmes sociaux que la seule action sur l’espace public et le cadre de vie ne parvient pas, à elle seule, à résorber.

Hotspot n° 4 

Fast-food, gymnase et lycée professionnel : un carrefour de publics et d’activités 

Type de hotspot : lycée professionnel, gymnase, enseigne de fast-food, parkings. 

Populations : lycéens, clients du fast-food, automobilistes de passage. 

Activités : attente entre les cours, regroupement sur les pelouses, déjeuner en voiture, lieu de sociabilité en soirée. 

Outils : corbeilles avec ou sans éteignoirs, cendriers fixes, sensibilisation (jeunes en service civique). 

À l’une des extrémités d’Ambérieu, le long de l’une de ces avenues rectilignes qui relient les pôles de vie d’une commune étendue et éclatée, se concentre un ensemble scolaire, sportif et de consommation. Ce hotspot a la particularité de ne pas se limiter à un seul établissement ou point d’intérêt. Il se déploie sous la forme d’une chaîne continue d’espaces et de pratiques qui forment un cheminement du mégot. 

Premier maillon : le lycée professionnel, dont les élèves se retrouvent régulièrement autour du gymnase voisin, séparé de l’établissement par un parking. Aux beaux jours, les bandes de pelouse qui entourent le bâtiment deviennent un point de regroupement naturel : « Les jeunes se posent et traînent un peu autour du gymnase, nous explique Mathieu Robin. Rien de bien méchant, mais à force cela génère du mégot. » Confirmation d’un ancien élève aujourd’hui en service civique avec l’association Unis-Cité : « J’y étais lycéen moi-même. Je ne suis pas fumeur mais en effet, le gymnase à côté du LEP, c’est vraiment le lieu de pause du lycée. Il y a facilement cent élèves qui s’y retrouvent plusieurs fois par jour. » 

Deuxième maillon : l’enseigne de fast-food et son parking, rejoints récemment par un concurrent. Pour les lycéens, c’est une alternative prisée à la cantine, accessible par un cheminement naturel depuis le gymnase. Le hotspot suit donc cette trajectoire quotidienne, du lycée au fast-food. 

Le bassin-versant du hotspot pourrait paraître identifié, et l’enquête close. Mais réduire le phénomène aux seuls jeunes du LEP serait trompeur. Comme le rappellent les agents municipaux, le fast-food et son parking sont aussi fréquentés par de très nombreux automobilistes qui empruntent l’avenue et la départementale voisine. Les agents des services techniques nous expliquent passer chaque jour, que ce soit pour y vider les nombreuses corbeilles bien en évidence ou pour ramasser les déchets qui s’accumulent par terre, mégots, sachets et salades du fast-food inclus. Une habituée du lieu nous présente le tableau d’ensemble : « Beaucoup de jeunes viennent, le midi comme le soir, manger au fast-food. Ils commandent au drive, se garent et mangent en restant dans leur voiture. Lorsqu’ils ont fini : ils jettent tout par la fenêtre. Il y a notamment beaucoup de voitures sans permis conduites par des jeunes de 16-18 ans. »

3. Banyuls-sur-Mer, station littorale touristique : concilier attractivité et préservation de l’environnement 

Portrait de la commune 

Banyuls-sur-Mer est l’avant-dernière commune avant l’Espagne, nichée sur la côte Vermeille, ce rivage méditerranéen des Pyrénées-Orientales réputé pour ses paysages spectaculaires. Située entre les vignobles en terrasses – dont le point culminant avoisine les 1 000 mètres d’altitude – et une réserve naturelle marine – la première de France créée en 1974 –, la commune est certes moins réputée que sa voisine immédiate Collioure, mais elle est volontiers décrite comme un « écrin », un « petit bijou », dont les habitants tirent une fierté manifeste et qu’ils s’attachent à préserver. 

Au-delà du tourisme, Banyuls concentre un ensemble d’activités liées à la recherche et à la protection des écosystèmes marins : observatoire océanographique de la Sorbonne et du CNRS, aquarium public et réserve naturelle, et même entreprise spécialisée dans l’étude des conséquences des matières plastiques sur les organismes marins (Plastic at Sea). Cette tradition scientifique et environnementale, très présente dans le quotidien local, nourrit une sensibilité écologique profonde parmi les acteurs de la commune. Ses 4 500 habitants permanents voient leur nombre multiplié par trois ou quatre en haute saison. À ce titre Banyuls offre un terrain d’observation privilégié pour analyser comment une station balnéaire, soumise à forte pression touristique, affronte les enjeux de déchets, en particulier de mégots. 

Entre les coteaux abrupts de l’arrière-pays et un littoral escarpé, la géographie de Banyuls fixe des limites naturelles qui concentrent l’activité humaine. Avec 7 kilomètres de plages et 52 campings, Banyuls, contrairement à Argelès-sur-Mer, sa voisine plus au nord, ne dispose pas de vastes espaces de sable et ses capacités d’hébergement sont plus limitées. La commune s’organise « en escaliers », et c’est au niveau du front de mer, au bas de la ville, que se concentrent à la fois les touristes, la vie sociale, les déchets… et donc les mégots. 

Depuis l’arrivée par la route littorale au nord, le front de mer se déroule comme une séquence continue : 

  • une première concentration de cafés et de restaurants, dont les terrasses sont situées entre la route principale (avenue de la République) et la plage urbaine ; 
  • un espace qui prolonge cette première concentration d’une longue esplanade piétonne jalonnée de massifs fleuris, de mobilier urbain (bancs, chaises fixées au sol, plots…), plantée de platanes et de palmiers, et ornée de reproductions de statues d’Aristide Maillol, qui mène jusqu’à la mairie et à l’office de tourisme ; 
  • la Baillaury, le fleuve qui coupe la ville en deux et se jette ici dans la mer, marquant une césure naturelle ; 
  • plus au sud, le long du front de mer, un boulodrome avec sa buvette et désormais un Espace Méditerranée fraîchement inauguré, conçu comme un lieu de détente et de loisirs, avec ses restaurants tournés vers les bateaux du port de plaisance ; 
  • au bout du quai, l’Observatoire océanographique et la capitainerie, qui ferment cette séquence littorale. 

Autant de lieux qui, à la belle saison, concentrent flux de touristes, activités sociales et, par ricochet, une forte production de mégots.

Visite des hotspots de la commune 

Notre étape à Banyuls-sur-Mer s’est déroulée à la fin de la semaine suivant le week-end du 14 juillet, moment qui marque l’arrivée des premiers flux massifs de touristes. « Cela fait deux ans que nous sommes au taquet sur le sujet des mégots », explique Hélène Ferrer, responsable environnement de la commune. Et, de fait, le vacancier fraîchement débarqué en ville est immédiatement frappé par l’ampleur du dispositif mis en place. Dès l’entrée dans Banyuls, des messages diffusés sur des panneaux et écrans d’affichage rappellent la mobilisation municipale. Le visiteur apprend qu’il peut se procurer gratuitement l’un des 20 000 cendriers de poche distribués – réutilisables ou jetables – à l’office de tourisme, dans les commerces et auprès des partenaires de la ville. Le mobilier urbain a été pensé pour rendre le bon geste incontournable. Toutes les corbeilles du centre-ville sont équipées de cendriers avec éteignoirs. D’autres affiches et panneaux rappellent la nécessité d’écraser et de jeter son mégot dans « l’une des 107 corbeilles ou l’un des 37 cendriers à pied » installés sur la commune. « L’idée est d’inciter le fumeur à conserver son mégot à la main encore quelques mètres avant de trouver un endroit où le jeter correctement », résume Hélène Ferrer. L’abandon d’un mégot au sol devient alors difficile à justifier et renvoie soit à la négligence, soit à une forme assumée de mauvaise foi face au faible effort demandé. 

Ce volontarisme découle d’un diagnostic précis. C’est en effet à l’occasion d’un premier comptage scientifique des déchets abandonnés sur le périmètre de la commune découpée en quatorze secteurs que les mégots sont apparus comme une préoccupation de premier plan pour l’équipe municipale : « Nous avons constaté à l’issue de ce comptage que les mégots représentaient 50 % des déchets ainsi collectés et répertoriés par catégorie (papiers, emballages plastiques, chewing-gums…), détaille Hélène Ferrer. Restait à identifier le facteur principal expliquant cette prédominance. La météo ? La fréquentation touristique ? En réalité, ce qui ressort le plus nettement, c’est la dimension festive. » 

À Banyuls, le calendrier des événements culturels et populaires joue un rôle déterminant. Le plus grand rendez-vous de l’année, la fête des Vendanges, attire près de 10 000 personnes pendant trois jours. Dans une ambiance où l’on boit, où l’on danse et où l’on se regroupe dans l’espace public, les mégots se multiplient inévitablement. « C’est la teuf du mégot », résume Hélène Ferrer, mi-ironique mi-désabusée. Le même phénomène se reproduit, à une échelle moindre, lors des animations estivales organisées directement sur la plage, où l’aspect festif prime sur la discipline environnementale. 

À Banyuls, la géographie des mégots épouse fidèlement les lieux de vie et d’activité quotidienne. Plusieurs points chauds ressortent clairement : 

  • le front de mer et les terrasses des cafés et restaurants, où se concentre la vie sociale des habitants et des vacanciers, en particulier en saison estivale : entre apéritifs, repas et soirées animées, les terrasses constituent un des points névralgiques de la production de mégots ; 
  • la rue piétonne commerçante du centre-ville et la rue menant à la place du marché, qui rassemblent habitants et touristes dans une atmosphère de consommation et de flânerie : ces espaces, très fréquentés aux heures d’ouverture des commerces et le jour du marché, forment un deuxième grand réservoir de mégots ; 
  • les lieux d’attente et de passage, comme la gare et les centres médicaux, où l’interdiction de fumer à l’intérieur des établissements pousse les fumeurs à se regrouper aux seuils et sur les trottoirs, générant des dépôts concentrés ; 
  • les chantiers, enfin, en raison de la capacité de tout lieu laissé à l’abandon ou, précisément, en chantier, à attirer à lui la saleté et à déculpabiliser l’abandon de toutes sortes de déchets sur place. 

Ces constats locaux rejoignent les observations dressées à une échelle plus large par l’ONG Wings of the Ocean qui étudie les flux de déchets échoués sur les berges et les littoraux. Selon sa responsable opérationnelle Claire Geistodt-Kiener, les déchets qui sont récoltés sur les côtes atlantique et méditerranéenne reflètent les activités humaines dominantes de chaque zone. Ainsi, en Méditerranée, aux déchets abandonnés par la population locale et les vacanciers (mégots, emballages alimentaires à usage unique, plastiques divers) s’ajoutent des déchets plus volumineux liés au secteur de la construction, au transport routier ou encore à la présence industrielle, comme autour de l’étang de Berre. À l’opposé, sur la façade atlantique, le bassin d’Arcachon illustre une autre logique : les déchets y sont fortement liés aux pratiques ostréicoles et à la fréquentation touristique. Dans les deux cas, les festivals et grands rassemblements humains se révèlent être des moments de forte production de déchets, phénomène que l’ONG met en évidence lors de ses campagnes de sensibilisation.

En somme, Banyuls-sur-Mer ne fait que refléter à son échelle locale cette règle générale : la cartographie des déchets est toujours la projection fidèle des usages sociaux et économiques d’un territoire.

Hotspot n° 5 

Les cafés du front de mer et la plage urbaine 

Type de hotspot : commerces (CHR), plage urbaine. 

Populations : touristes, habitants. 

Activités : déjeuners et dîners, apéros, pique-niques, fêtes sur la plage. 

Outils : corbeilles avec ou sans éteignoirs, partenariat commerçants (cendriers sur chaque table, QR codes, engagement à nettoyer les terrasses en fin de service). 

À Banyuls, le principal hotspot du centre-ville correspond à la zone où s’étendent les terrasses des cafés et restaurants en front de mer, « la partie vivante et cafetière » de la commune. Cette bande de terrasses, qui s’étire le long de l’avenue de la République, est délimitée côté mer par une murette qui sépare la zone de consommation de la plage centrale. Les mégots se retrouvent déportés soit au pied de cette murette, soit de l’autre côté de la rue, dans les fils d’eau et les avaloirs. 

Pour y remédier, la municipalité a proposé aux établissements de signer une charte dite « zéro mégot à terre ». Les commerçants volontaires s’engagent à disposer des cendriers sur toutes les tables (les clients peuvent même en demander un par QR code) et à nettoyer les terrasses après le service. L’efficacité dépend beaucoup de la motivation des gérants et du profil de la clientèle : « On a moins de mégots dans les CHR fréquentés par des familles qu’avec les bars de jeunes, plus festifs », observe un acteur local. 

Mais c’est à la jonction entre les terrasses et la plage que la situation devient la plus contrastée. Car, comme l’analyse Hélène Ferrer, « il faut bien comprendre que la plage du centre est une plage urbaine, c’est-à-dire qu’elle continue à vivre et se prête à d’autres usages que la seule baignade en journée ». Et, de fait, une fois la nuit tombée, la plage se transforme en lieu d’apéros, de pique-niques et de regroupements. C’est le moment des pots de glace consommés sur le muret face à la mer, des pizzas dégustées en famille ou entre groupes d’amis, des sodas en canette, des boîtes de Pringles partagées et des parties de molky. Certains groupes amènent même leurs glacières et leurs chaises de pique-nique. 

Depuis quelques années, la municipalité a choisi de retirer les poubelles sur la plage elle-même, afin d’inciter les usagers à ramener leurs déchets jusqu’aux corbeilles et points d’apport situés sur le front de mer. Ce choix repose sur le constat paradoxal que plus il y a de poubelles, plus les déchets s’entassent autour. Des containers en bois ont aussi été installés pour recueillir les cartons de pizza, très nombreux en raison du succès d’une pizzeria locale dont les ventes à emporter et les livraisons irriguent jusqu’aux plages les plus éloignées. 

Le lendemain matin, aux aurores, quand les derniers fêtards ou sans-abri plient leur sac de couchage et que les mouettes se régalent des déchets abandonnés, la tournée avec les agents révèle les reliefs d’une soirée pourtant plutôt tranquille (à la mi-juillet, la capacité maximale de la station n’était pas encore atteinte). En été, deux agents passent tous les matins sur les plages de Banyuls et leurs parkings. Gobelets, pailles, cuillères en plastique et mégots, ils auront ramassé à la pince l’équivalent de 100 kilos sur la première quinzaine de juillet. La règle se confirme : plus les comportements se relâchent et la responsabilité se dilue, plus la quantité de déchets abandonnés augmente.

Recommandations et conclusion. Améliorer son cadre de vie, indicateur de l’envie de commun

1. En finir avec les mégots : enclencher un cercle vertueux citoyen

Le nettoyage de printemps, rituel émergent dans les territoires

Un nouveau rituel s’installe en France, particulièrement dans les communes rurales, périurbaines et littorales mais également dans la France urbaine. Chaque année, le plus souvent au printemps, des habitants se retrouvent armés de gants, de sacs-poubelles, de gilets fluorescents et de pinces de ramassage pour un grand nettoyage bénévole de leur ville. Les hauts lieux emblématiques de la vie locale sont ainsi passés au crible : parvis de gare ou salle des fêtes, quartiers résidentiels, parcs et jardins, berges, quais et bords de mer… Canettes, papiers, emballages et, surtout, mégots sont traqués au fil de la marche collective.

L’équipe municipale, l’association des randonneurs, les jeunes, les chasseurs, les pompiers, l’équipe de foot ou de rugby et toutes les bonnes volontés se joignent à l’opération. L’employé communal complète le dispositif avec sa camionnette pour collecter les déchets encombrants mis à jour : matelas, barbecue, électroménager abandonné… En fin de matinée, la municipalité offre le café, le chocolat chaud et les viennoiseries au foyer ou à la salle des fêtes, puis un apéritif « convivial » ou « citoyen » peut clore l’opération. Parfois, l’initiative est portée par les associations environnementales. Quel que soit l’organisateur, ces marches de ramassage attirent des volontaires de tous âges et bénéficient d’une excellente image publique.

L’ampleur du phénomène est difficile à mesurer mais l’engouement est indéniable. Dans la seule édition locale du Dauphiné libéré datée du 1er avril 2025, pas moins de cinq nettoyages étaient relatés dans le secteur du Nord-Dauphiné. Combien sont-ils en France chaque année ? Probablement des milliers. Les communes de notre étude n’échappent pas à la règle. À Ambérieu, une journée « Nettoie ta ville » a lieu au début du mois d’octobre. Lors de l’édition 2024, les 200 volontaires ont collecté 15 000 mégots, 1 800 litres de déchets recyclables ou encore 700 litres d’ordures ménagères et d’encombrants. « Au-delà de la portée éducative, cette opération est là pour rappeler qu’il appartient à chacun de nous d’agir pour un meilleur cadre de vie », détaille le site de la commune. Des collégiens, des jeunes en service civique ou encore des employés du restauration rapide figuraient parmi les participants. À Banyuls-sur-Mer, l’événement « Banyuls passe au vert », organisé au mois de mai à l’occasion de la Fête de la nature, donne lieu à un ramassage collectif de déchets, particulièrement centré sur les plastiques le long du littoral et du fleuve qui se jette dans la mer.

Le propre appelle le propre. Pourquoi les clean walk modifient les comportements

S’il est évident qu’elles n’ont pas du tout vocation à devenir le levier principal voire unique de nettoiement au quotidien ni à suppléer le travail des équipes techniques, les marches de ramassage illustrent de manière spectaculaire l’efficacité de la sensibilisation humaine, par contraste avec la communication institutionnelle et ses messages descendants, souvent abstraits ou désincarnés. Nettoyages de printemps, Journées de la nature ou de l’environnement – regroupées sous le terme de clean walk – remplissent une double fonction. La première, évidente, consiste à rendre propre l’espace de ramassage après le passage des volontaires. La seconde est performative, dans le sens où, selon nos interlocuteurs, « de même que le sale appelle le sale, le propre appelle le propre ». En d’autres termes, ramasser mais surtout montrer que l’on ramasse aurait tendance à changer la perception et le comportement des habitants et des passants. C’est ce qu’a constaté Guillaume David au cours des opérations de comptage de mégots réalisées à certains endroits quotidiennement. Bien que ces mesures n’aient pas vocation à sensibiliser les riverains, il observe des effets de bord surprenants : « Dans certains sites urbains, le seul fait de venir sur place pour compter quotidiennement a modifié l’attitude des gens. On a créé mécaniquement des phénomènes d’adaptation. En voyant des opérations de ramassage se dérouler sur leur zone de chalandise, les commerçants ont commencé à balayer devant leur porte. C’est à se demander si une opération de comptage ne modifie pas plus le comportement qu’une affiche ou une opération de communication. »

Il faut tout un quartier pour faire évoluer les comportements 

Au-delà de ces moments de mobilisation citoyenne – ils agrègent une population souvent déjà convaincue et impliquée et ils ont, comme on l’a vu, une efficacité et une portée avant tout symboliques –, que faire pour diminuer durablement la quantité de mégots au sol et, surtout, pour faire évoluer durablement les comportements ? 

Plutôt que d’incriminer tel ou tel individu, les professionnels plaident à l’unanimité pour une approche collective, à l’échelle du groupe humain. L’enjeu est d’empêcher qu’un premier mégot soit jeté par terre, comme l’illustrait déjà, dans les années 1990, la célèbre « théorie de la vitre brisée » popularisée par le maire de New York Rudolph Giuliani : tolérer de petites dégradations envoie un signal de permissivité et enclenche un cercle vicieux. Le parallèle n’est pas anodin. Nous avons vu que la saleté de l’espace public pouvait être un indicateur d’incivilités, quand à l’inverse le fait de recréer du lien social et un sentiment d’appartenance favorisait l’envie de maintenir et d’améliorer son cadre de vie. 

De l’avis des experts et praticiens interrogés au fil de cette enquête au plus près des hotspots, ce qui fonctionne semble résulter d’une conjonction entre solutions techniques et accompagnement humain afin de faire changer les mentalités et d’obtenir un gain durable et pérenne. La médiation en face à face, répétée et incarnée, demeure l’outil le plus puissant pour faire évoluer les comportements. Cyrille Bader en résume la logique par une métaphore politique : « Les élus savent qu’il faut aller faire du porte-à-porte et serrer des mains pour remporter une élection et qu’une campagne d’affichage ne suffit pas. Il en va de même pour les déchets. » 

Les acteurs de la propreté rencontrés se rejoignent sur ce constat : le but n’est pas de transformer les villes en immenses poubelles à force de dispositifs qui se multiplient, d’installation de mobiliers urbains à chaque recoin des quartiers, de points d’apport volontaires dont le nombre de containers augmente à mesure de la spécialisation des filières de recyclage, mais il s’agit avant tout de bien interagir avec les populations en allant à leur contact pour modifier leurs comportements sur le long terme, de faire oeuvre de prévention et de sensibilisation. « Oui, il faut nettoyer, et il est nécessaire de sanctionner, estime Cyrille Bader. Mais nettoyer pour nettoyer ou ne faire que sanctionner sont deux actions qui atteignent rapidement leurs limites et qui devront être répétées inlassablement tant que l’on ne comprendra pas pourquoi les gens jettent. Il faut donc sortir de la solution qui consiste à se lever à 5 heures du matin pour tout nettoyer, rentrer chez soi et recommencer le lendemain. Les services de propreté des communes sont très efficaces, souvent très investis. Mais l’ordre de grandeur est d’environ 1 agent pour 1 000 habitants, et les maires ne peuvent pas leur donner des moyens illimités, même en période préélectorale. Ce n’est pas avec leurs petits bras que les agents vont nettoyer tous les mégots de la ville. Ils ont besoin de relais qui vont dans le même sens. C’est une dynamique d’ensemble, un cercle vertueux à trouver, une forme de pression qu’il faut mettre sur tous ces axes. »

2. La propreté, enjeu municipal oublié en 2026

On commence à entrevoir ce qui fait de la propreté un véritable enjeu politique : elle ne se réduit pas à un problème technique (heures de passage, nombre de corbeilles, fréquence de balayage…), mais interroge directement notre capacité à « faire commun ». Le degré de propreté traduit le degré d’intégration des individus et leur sentiment d’appartenance à un lieu, un site, un quartier, une commune. À l’inverse, la dégradation de l’espace public peut être l’indice d’un désengagement, d’un abandon du commun et le début d’une défiance qui ouvre la voie à des comportements antisociaux plus graves. 

À l’approche des élections municipales de mars 2026, les bilans des équipes sortantes et les programmes des candidats se multiplient dans la presse locale. Deux thèmes dominent et polarisent les débats : d’une part, les mobilités et l’aménagement urbain, et, d’autre part, la sécurité.

Les mobilités et l’aménagement urbain 

Toutes les municipalités sont attachées aux enjeux de mobilité et d’aménagement urbain et ils n’appartiennent pas à un camp, mais force est de constater que dans les grandes villes comme Paris, Lyon, Grenoble ou Bordeaux des majorités de gauche et les écologistes en ont fait leur priorité. Le recul de la place de la voiture, l’aménagement de pistes cyclables, l’instauration de zones 30 ou zones de rencontre, les lignes de tram ou les zones à faibles émissions mobilité (ZFZ ou ZFE-m) font partie des marqueurs historiques de ces politiques qui, à présent, sont entrés dans le répertoire des maires de toutes les villes, petites, moyennes ou grandes, au centre de leur agglomération comme en périphérie. 

Ces politiques sont susceptibles d’améliorer généralement le quotidien de nombreux habitants mais peuvent aussi être durement rejetées, notamment par les habitants des villes dans lesquelles la voiture reste hégémonique, en tout cas dans un premier temps. Selon Olivier Razemon, journaliste et essayiste qui scrute l’évolution des manières de vivre des Français, cette transformation se traduirait par un effet de cliquet sans retour en arrière possible. La métamorphose de l’espace public déstabilise de prime abord les habitants mais, après une phase d’adaptation, ils plébiscitent généralement ces changements, et revenir dessus devient périlleux, « d’autant qu’entre-temps, les habitants et donc les électeurs évoluent : ceux qui adhèrent à ces politiques restent, elles en attirent de nouveaux et ceux qui les déplorent ont tendance à s’éloigner ». Selon le journaliste, l’aspiration à un espace public plus apaisé, notamment avec une présence plus forte des pistes cyclables, toucherait de plus en plus de communes moyennes et petites. 

Reste que ce mouvement a d’abord touché les métropoles. En réaction, un contre-discours s’est formé, parfois de manière caricaturale, autour de la défense d’une « France de la bagnole » et de modes de vie perçus comme menacés d’extinction. Ce registre rhétorique a souvent été endossé par la droite dans ses campagnes de reconquête des municipalités de gauche ou tombées dans l’escarcelle écologiste. Certains évoquent d’ailleurs la possibilité d’un backslash qui s’exprimerait lors des prochaines élections locales, sans que l’on sache véritablement jusqu’à quel point cette hypothèse est crédible.

La sécurité 

Ses marqueurs sont l’armement de la police municipale ou l’installation de caméras de vidéosurveillance. Après les violences urbaines qui ont touché plusieurs villes moyennes lors de la semaine du 14 juillet 2025 (en particulier à Nîmes, Compiègne, Charleville-Mézières et Béziers), cet enjeu est devenu prioritaire pour nombre d’habitants. Alors que la gauche s’affirme surtout sur les questions d’aménagement urbain, d’environnement et de mobilité, la sécurité reste traditionnellement un thème de prédilection pour la droite. Mais, ici encore, les marqueurs politiques évoluent ; il semble désormais acté que toute équipe candidate doive se saisir de la question sécuritaire dans le contexte très particulier de précampagne, émaillé de faits de délinquance spectaculaires qui ont touché l’opinion publique française. 

Pourtant, à l’approche des élections, les observateurs s’amusent de constater que les équipes qui prônent la tolérance zéro, soucieuses de ne pas heurter leurs électeurs, sont peu promptes à verbaliser les « petits écarts » : mauvais stationnements, déchets sauvages, incivilités du quotidien… Plus largement, et de manière surprenante, les questions de propreté sont à peu près absentes des débats politiques. Peut-être justement parce qu’elles ne polarisent pas : qui s’opposerait à l’embellissement de sa commune et à l’amélioration de son cadre de vie au quotidien ? 

Lors de nos entretiens avec les experts, nous leur avons demandé s’il existait des différences entre municipalités de gauche et de droite en matière de propreté. Réponse unanime : cela dépend avant tout de l’implication du maire, des techniciens et des agents. À quoi il faudrait ajouter celle de la population. Comme le résume Anne Mouran, première adjointe de Banyuls-sur-Mer : « Nous ne sommes pas à proprement parler écolos, plutôt centristes et apolitiques. En revanche, nous tenons à préserver et transmettre le territoire aux générations futures. » 

Les documents municipaux mettent en avant la désimperméabilisation des sols, la végétalisation des espaces publics, autant de termes qui se sont banalisés en vingt ans. Par le prisme de la qualité de vie, expression moins chargée que celles de « transition » ou de « sobriété », des élus de nombreuses communes font avancer de fait la cause environnementale, à bas bruit et loin des polémiques et controverses politiques au niveau national, tout en conservant certaines inflexions politiques en fonction de la couleur de l’équipe candidate. 

Autre aspect notable : la propreté n’oppose pas les catégories de citoyens entre elles. Il n’y a pas, d’un côté, les fumeurs et, de l’autre, les non-fumeurs. S’il devait y avoir une ligne de fracture, elle se situerait entre tous les citoyens de bonne volonté, d’un côté, respectueux des consignes et soucieux de l’environnement qui les entoure, et une coalition des pollueurs et d’indifférents à l’autre extrémité15Un peu à la manière de la « classe écologique » identifiée par Bruno Latour, qui mêle tous ceux qui ont intérêt à faire émerger cette nouvelle société (voir Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2022).. Contrairement aux mesures qui segmentent la société par territoires, revenus ou diplômes (zones à faibles émissions, zéro artificialisation nette…), l’amélioration du cadre de vie a besoin de toutes les couches de population pour advenir. C’est, jusqu’à preuve du contraire, la France populaire qui nettoie les espaces publics de nos communes. Et c’est toute la population qui profite des bénéfices de ce travail essentiel.

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