« Si le marché s’effondre, le statut ne suffit pas » : pourquoi la coopérative est un modèle utile mais pas miraculeux

Dans un entretien à L’Union, Nadine Levratto présente les principaux enseignements de l’étude « Coopératives : une économie d’ancrage », publiée par l’Institut Terram. Elle souligne le rôle du capital patient et des réserves impartageables dans la stabilité des entreprises coopératives et la création d’emplois durables. Elle rappelle toutefois que ce statut ne suffit pas à sauver une entreprise privée de débouchés et appelle à mieux mobiliser ce modèle dans les territoires fragilisés.

L’expérience de Duralex montre que se mettre en Scop n’est pas un remède absolu aux difficultés. Les explications de Nadine Levratto qui a dirigé une étude originale de l’Institut Terram.

Coopératives : une économie d’ancrage, c’est l’étude que fait paraître l’Institut Terram le 14 octobre 2026.

Une coopérative est une entreprise détenue et gérée collectivement par ses membres (salariés, clients, producteurs ou usagers), selon le principe démocratique « une personne = une voix ».

Nadine Levratto, directrice de recherche au CNRS, i3-CEDP, Mines Paris – PSL, est la responsable scientifique de l’étude.

Fondé en 2024, l’Institut Terram est une association de loi 1901 qui s’est fixée pour vocation de penser, innover et agir pour les territoires.

Nadine Levratto, qu’est-ce qui vous a le plus étonnée au terme de cette étude ?

Nadine Levratto – Le premier point est méthodologique. En commençant l’étude, nous avons constaté que chacun compte les coopératives à sa manière. Il est donc difficile d’en avoir une vision précise.

La statistique publique recense 54 catégories juridiques correspondant aux statuts coopératifs. Nous avons considéré comme coopérative uniquement une entreprise rattachée à l’une de ces formes. D’autres études incluent l’entreprise « chapeau » et ses filiales, même non coopératives.

Nous n’avons pas retenu ce parti pris, car leurs règles de gouvernance ne sont pas nécessairement coopératives.

Le deuxième point est la diversité territoriale. L’Est, la Bretagne, la vallée du Rhône et Paris sont très coopératifs. Le centre de la France, la Corse et l’Outre-Mer beaucoup moins.

En regardant également les activités présentes, on constate que les coopératives ne sont pas implantées dans les mêmes secteurs selon les territoires.

La Marne est très présente dans certains secteurs coopératifs et dégage beaucoup de chiffre d’affaires (selon les statistiques de l’Insee, qui s’arrêtent à 2023). Comment l’analysez-vous ?

Le champagne contribue fortement à la visibilité du secteur coopératif dans la Marne. Plus largement, l’agriculture explique qu’après 2019, le département ait enregistré les meilleurs résultats en matière d’excédent brut d’exploitation : le secteur viticole a lui-même réalisé d’excellentes performances.

Les résultats soulignent aussi le niveau élevé des salaires, l’importance de la masse salariale et du chiffre d’affaires. Nous avons affaire à des entreprises robustes, portées par la dynamique du champagne sur l’ensemble de la période étudiée.

Sous le terme « coopératif », on rassemble une banque mutualiste réalisant des dizaines de millions d’euros de résultat et des maraîchers qui s’associent pour acheter un petit tracteur. N’est-ce pas trop large ?

C’est toute la difficulté. Le monde coopératif réunit des groupes et sous-ensembles aux spécificités sectorielles très fortes, notamment dans l’agriculture.

Les banques mutualistes constituent un domaine à part. Elles respectent la forme juridique coopérative : adhésion volontaire, principe « une personne, une voix », participation économique des membres, capital faiblement rémunéré, réserves impartageables et ancrage territorial.

Mais leur fonctionnement effectif n’est pas toujours conforme au modèle originel. Elles comptent de nombreux sociétaires, mais la participation aux assemblées générales reste faible. Beaucoup de clients deviennent sociétaires sans même le savoir : la figure du membre-propriétaire passe derrière celle du client.

Le « Big Bang » financier des années 1980 a banalisé l’activité bancaire. Le Crédit agricole et les Banques populaires sont devenus des banques universelles. La dérégulation et les exigences prudentielles de Bâle III les ont poussées à renforcer leurs fonds propres et à lever des capitaux sur les marchés.

Or, le capital coopératif, constitué par les réserves, est un capital lent. Les banques coopératives se sont donc rapprochées du fonctionnement des banques classiques.

En quoi ce statut est-il moderne, utile et dans l’air du temps ?

C’est un statut utile, même s’il n’est pas forcément « dans l’air du temps », car il repose sur du capital patient. Il n’impose pas de rentabilité financière immédiate ni de rendement disproportionné par rapport à l’économie réelle.

C’est particulièrement intéressant pour créer des emplois de qualité : les qualifications progressent dans les coopératives, et ces emplois ne se construisent pas avec des stratégies de court terme.

Ces entreprises connaissent une croissance plus lente, mais sont aussi plus stables. Elles peuvent donc offrir des perspectives d’emploi durables, ce qui est socialement et territorialement intéressant.

Cela rend-il les coopératives plus résistantes aux crises conjoncturelles ?

Oui, notamment grâce aux réserves : une partie du résultat doit être affectée à des réserves impartageables. Elles subissent également moins d’exigences de rentabilité que les sociétés classiques.

Dans les entreprises ordinaires, la recherche de rendement à court terme peut épuiser l’entreprise et accroître le risque de faillite, à travers les prises de risque qu’elle induit.

La société coopérative de production (Scop) est parfois le dernier espoir des salariés pour sauver une entreprise en difficulté. L’exemple de Duralex montre que ce n’est pas simple. Est-ce un leurre ?

Si l’entreprise conserve un marché, des équipements, des savoir-faire et un capital immatériel, le statut coopératif n’est pas un obstacle. Mais si le marché s’effondre et que les clients se tournent vers des concurrents plus compétitifs, le statut coopératif ne suffit pas.

Il peut toutefois modifier l’accumulation du capital : les ressources propres sont plus stables et moins orientées vers les dividendes. Une coopérative peut donc investir davantage dans son capital productif et perdurer plus facilement.

Mais s’il n’y a plus de marché, le statut coopératif, ou non, ne changera rien.

Les coopératives ont-elles besoin d’un appui des pouvoirs publics ?

Oui, mais pas nécessairement sous la forme de subventions, d’aides ou d’exonérations : elles bénéficient déjà des mêmes dispositifs que les autres entreprises.

Il faudrait plutôt une politique d’activation du modèle dans les territoires fragilisés, où les coopératives sont peu présentes alors qu’elles pourraient renforcer la résistance des économies locales aux chocs.

Des structures comme France Active ou les agences de développement économique pourraient travailler plus spécifiquement sur ce modèle.

Il serait également utile d’étendre les certificats coopératifs d’investissement, qui renforcent les fonds propres et facilitent l’accès au crédit, aux petites coopératives agricoles ou aux coopératives d’artisans.

Enfin, les politiques publiques pourraient mieux soutenir le statut coopératif dans la transmission et la reprise d’entreprises en difficulté.