Réindustrialiser le pays. Depuis la crise du Covid, c’est l’objectif affiché par tous les gouvernements successifs. Crédits d’impôt, appels à projets, Choose France… L’État a multiplié les dispositifs pour relocaliser des usines et reconquérir des savoir-faire perdus. Avec des résultats : selon le dernier baromètre industriel de l’État, la France continue d’ouvrir et d’agrandir davantage d’usines qu’elle n’en ferme, bien que les tensions internationales et les surcapacités de production asiatiques ralentissent le rythme.
À l’arrière du front, les territoires sont censés être les grands gagnants de l’opération, y trouvant une nouvelle manne d’emplois et d’attractivité. C’est oublier que les collectivités ne sont pas toujours parées pour accueillir ces manufactures 2.0 et qu’elles doivent jongler entre la nécessité de leur trouver des terrains, de mettre à leur disposition des réseaux, de loger et de former les nouveaux salariés, tout en respectant l’injonction à la sobriété foncière et énergétique.
C’est ce décalage, souvent passé sous silence, que l’Institut Terram a voulu mettre en avant dans sa dernière étude, intituléeTransition industrielle : du récit national aux territoires stratèges et publiée le 11 juin. « La réindustrialisation fait l’objet d’un consensus politique trompeur qui masque les arbitrages réels qu’elle impose », écrivent ses trois auteurs, les entrepreneurs Hugo Lambert et Tristan Méneret, ainsi que la géographe Anaïs Voy-Gillis, chercheuse associée à l’IAE de Poitiers et autrice de Pour une révolution industrielle (Presses de la Cité).
Pour elle, la souveraineté productive se mesure moins au nombre d’usines implantées qu’à la capacité d’influer sur les règles du jeu. Or, bien souvent, la dépendance de l’industrie à des marchés et à des donneurs d’ordre extérieurs ne permet pas aux territoires de les maîtriser. Pour les aider à reprendre la main, elle leur conseille d’être moins opportunistes et davantage stratèges, et appelle l’État et l’Europe à faire preuve de plus de stabilité et d’ambition dans leurs politiques industrielles.
Le Point : Votre étude est à rebours du discours dominant sur la réindustrialisation, généralement présentée comme une chance pour les territoires. Vous, vous parlez d’épreuve…
Anaïs Voy-Gillis : Ce que nous avons voulu montrer, c’est que si l’industrie représente une opportunité, elle ne se présente pas de la même manière pour tous les territoires : tout dépend d’où ils partent et de ce qu’ils ont envie de construire. Ils ne sont pas tous sur un pied d’égalité, selon qu’ils disposent d’une structure industrielle plus ou moins favorable au regard des dynamiques actuelles, de leur spécialisation, de davantage ou moins de foncier disponible, de compétences, d’appétence ou de ressources. Il s’agit de partir de leurs forces et de leurs faiblesses pour comprendre comment ils peuvent justement se saisir de la dynamique de réindustrialisation comme d’une opportunité.
Vous dites tout de même que la transition industrielle nourrit la « fatigue territoriale ». Faut-il y voir une illustration supplémentaire de la dégradation des relations entre les collectivités et l’État ?
Ce qui est sûr, c’est que les territoires doivent définir leur chemin avec des moyens de plus en plus contraints et face à une multiplication de projets et d’annonces qui peuvent être vécus comme des injonctions contradictoires. Il y a aussi une fatigue liée à la fragmentation des interlocuteurs, à la fois publics et industriels. Enfin, la multiplication des ateliers de concertation et des comités de pilotage peut créer un sentiment d’inflation des procédures et de confrontation permanente, dans le cadre de mandats courts et soumis aux échéances électorales.
La décarbonation est l’un des grands sujets de la transition industrielle. La publication de la Programmation pluriannuelle de l’énergie, avec trois ans de retard, a-t-elle un impact ?
C’est évidemment problématique, car cela pose la question de la vision et de la stabilisation des feuilles de route. Ce qui dépasse la seule question énergétique pour poser celle de la clarification des trajectoires. Or, l’incertitude a un coût politique.
Dans l’étude, vous battez aussi en brèche l’idée selon laquelle la réindustrialisation est synonyme d’un surcroît de souveraineté, les décisions stratégiques et les approvisionnements dans des secteurs comme l’éolien offshore, l’hydrogène, la défense ou le sanitaire étant exogènes aux territoires…
On a en effet tendance à croire que le simple fait d’implanter des usines renforce la souveraineté. Or, c’est loin d’être la seule réponse. Pour atteindre la souveraineté, il faut déjà avoir une vision claire de ce que l’on veut maîtriser en France ou en Europe et s’en donner les moyens : conserver, par exemple, les centres de décision, faire en sorte que les entreprises restent sous capitaux français ou européens, relocaliser des maillons de la chaîne de valeur dans des niches critiques que l’on veut absolument maîtriser sur le territoire — ce que l’on fait avec les batteries, par exemple — ou encore soutenir la demande publique.
Quel regard portez-vous sur les grands chantiers de la transition industrielle, autour des gigafactories dans le Nord et de la décarbonation d’ArcelorMittal à Dunkerque et à Fos-sur-Mer ?
Le Nord doit s’adapter à ce que l’on appelle un choc industriel inversé, compte tenu du nombre d’emplois que l’on entend créer. Cela pose des questions en matière de logement, de déplacements, de logistique, d’affectation des ressources, notamment de l’eau, etc. Ce qu’il se passe autour des gigafactories est déterminant, car il s’agit de maîtriser un maillon de la chaîne de valeur des batteries. Mais il reste encore un certain nombre d’étapes avant de pouvoir dire que l’on a réussi.
Passer d’une étape pilote à une étape industrielle prend du temps et, dans tout projet industriel, il y a toujours un moment où tout ne se passe pas comme prévu, surtout dans le contexte énergétique actuel. Il faut garder la bonne distance sur ce sujet et ne pas s’en servir comme d’un argument pour affirmer que la politique du gouvernement est un échec, surtout à l’approche de l’élection présidentielle. On savait que cela prendrait du temps et que le calendrier était ambitieux. Qu’il y ait du retard n’est donc pas totalement surprenant.
À Fos-sur-Mer, l’entreprise Carbon a renoncé à son projet de gigafactory de panneaux solaires en pointant l’Union européenne et l’absence de préférence européenne pour les chaînes d’approvisionnement. Quels enseignements faut-il tirer de cet échec ?
On a voulu relocaliser une industrie complexe sans s’en donner les moyens. On sait que la Chine produit des panneaux solaires à des prix très compétitifs, qu’elle dispose de tout l’écosystème et qu’elle maîtrise l’ensemble de la chaîne de valeur. Il faut changer notre approche. Relocaliser cette industrie ne se fera pas sans clauses de localisation ni sans commande publique. Sinon, cela restera un vœu pieux.
Le match avec la Chine n’est-il pas déjà perdu ?
C’est perdu si l’on ne met ni l’ambition ni les moyens. La Chine a un plan systémique : elle a utilisé tous les outils, les aides d’État, les clauses de localisation, les clauses de transfert de technologie, la fermeture de certains marchés… Nous voulons réindustrialiser dans un monde marqué par des surcapacités de production sans modifier les règles du commerce international, alors que les autres ne cessent de les contourner ou de les infléchir. Je ne vois pas comment l’équation pourrait tenir.
En matière de réindustrialisation comme d’aménagement du territoire, n’y a-t-il pas un manque de planification de l’État ?
D’un côté, les élus veulent davantage de marges de manœuvre ; de l’autre, ils souhaitent que l’État planifie. L’État doit-il donner plus d’autonomie aux territoires ou, au contraire, reconcentrer certaines compétences ? Il y a un débat institutionnel à mener afin de clarifier les responsabilités entre les différents échelons et, peut-être, de renforcer les compétences des territoires. Mais il faut aussi préciser ce que l’on met derrière le mot « planification » : s’agit-il du plan à la chinoise ou de celui de l’après-Seconde Guerre mondiale, où l’on savait précisément combien de tracteurs il fallait produire ?
Vous observez également que les territoires gagnants de la réindustrialisation sont davantage situés autour des métropoles que dans les périphéries et les bassins industriels historiques. Est-ce à dire que la réindustrialisation prolonge les inégalités territoriales ?
On constate que les territoires les plus dynamiques se situent plutôt dans l’ouest de la France, portés par les secteurs de l’aéronautique, de l’aérospatial et de l’agroalimentaire, tandis que les territoires en difficulté sont ceux dont l’industrie est fragilisée, notamment dans l’automobile et la chimie. Il existe aussi des territoires qui renaissent grâce au redémarrage de la filière nucléaire. Sans cela, leur situation serait beaucoup plus périlleuse. La spécialisation compte. Le mieux est de repartir des compétences déjà présentes, parce qu’elles constituent des bases solides, quitte à bifurquer vers d’autres secteurs compatibles.
Y a-t-il un territoire modèle en France en matière de réindustrialisation ?
Chalon-sur-Saône connaît une belle dynamique autour de la reconversion de ses friches industrielles et du nucléaire. Dunkerque bénéficie d’un remarquable alignement entre les acteurs publics et privés. La Vendée aussi, qui, même si elle a moins connu la désindustrialisation, s’appuie toujours sur un tissu industriel dense et sur une très forte solidarité entre les acteurs.
Comment les territoires peuvent-ils devenir stratèges quand leur industrie dépend de paramètres volatils et de réglementations qu’ils ne contrôlent pas ?
Il faut connaître son appareil industriel, raisonner en écosystème plutôt qu’en projets, cartographier ses ressources — foncier, électricité, eau, logement, compétences, etc. — et être capable de les arbitrer. Il y a aussi la question de la temporalité : il faut réussir à synchroniser les temps politique, administratif et industriel, qui peuvent être en décalage. Cela suppose une coopération entre élus, industriels, universitaires et organisations syndicales. Plus qu’une capacité à planifier, les collectivités doivent être capables de travailler ensemble autour d’un horizon commun. L’exemple des Pays de la Loire, que nous présentons dans l’étude, l’illustre bien.
Vous abordez la possibilité d’une industrie entièrement robotisée. Pour une collectivité, cela vaut-il la peine de se battre pour une industrie sans salariés ?
Même si elle ne crée pas beaucoup d’emplois directs, l’industrie génère de la fiscalité, un écosystème de sous-traitants ainsi que des emplois indirects dans la maintenance et la logistique. Elle crée toujours de la valeur.
Le sujet de la réindustrialisation peut-il trouver sa place dans la campagne présidentielle qui s’ouvre ?
Oui, assurément. Même s’il n’est pas central, on voit qu’il n’est pas totalement absent des débats.