Pendant longtemps, les causes philanthropiques défendues par les entreprises étaient lointaines. Aujourd’hui, les actions se déploient davantage à l’échelle locale, parfois à quelques kilomètres seulement du siège social. Cette pratique, connue sous le terme de philanthropie territoriale, est en plein essor au sein des PME.
Dans l’air du temps
« Cesser de regarder vers le lointain pour se recentrer sur le local est un phénomène dans l’air du temps », analyse Loïse Lyonnet, corédactrice avec Marc-Antoine Authier du rapport La responsabilité territoriale des entreprises : valoriser l’impact local pour le compte de l’Institut Terram.
Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Développement des circuits courts, promotion des labels régionaux : la proximité est à la mode. Dans les entreprises, notamment familiales, une nouvelle génération arrive aux commandes avec une forte volonté d’impact, désormais encouragée dans les écoles de commerce. Ces entrepreneurs souhaitent rendre à leur territoire ce qu’il leur a apporté. Les salariés partagent eux aussi ces valeurs.
« C’est également, ne nous leurrons pas, un moyen d’engager les collaborateurs, de les fidéliser, de rendre leur cadre de vie agréable », témoigne Loïse Lyonnet. Elle cite l’exemple d’« un Hyper U de Vendée qui finance des places en crèche bénéficiant également à ses salariés ».
Passer par une fondation
Les PME souhaitant s’engager dans la philanthropie territoriale peuvent miser sur plusieurs stratégies : agir elles-mêmes de manière agile via des fondations spécialement créées pour l’occasion ou « en direct » avec les associations. Autre possibilité : s’affilier à une structure transverse.
Parmi elles, le fonds de dotation de Marseille est un cas d’école. « Il a été lancé en 2019 avec le postulat que la ville était fracturée et que, pour améliorer les choses, l’entreprise avait un rôle à jouer », explique Alexis Gibellini, délégué général de la structure.
« En cumulé, nous comptons 150 mécènes, dont une majorité de PME, mais aussi de grands groupes comme Pernod Ricard, Sodexo, Axa, des fonds d’investissement, des cabinets d’avocats ou de gestion de patrimoine », détaille Marie-Laure Guidi, présidente du comité exécutif. « Un conseil d’administration choisit chaque année les associations qui seront soutenues, le fonds est abondé à hauteur d’un montant compris entre 120 000 et 130 000 euros par an en moyenne », précise-t-elle. Une sorte de pot commun. Une société ne peut pas choisir quelle association en particulier elle finance. « Cela marche sur la confiance », insiste la présidente, qui précise que, chaque année, un gala réunit entreprises mécènes et associations pour mieux connaître leurs activités.
Agir soi-même
D’autres dirigeants préfèrent soutenir directement leurs territoires. À la tête de la PME aéronautique JPB Système, Damien Marc a de quoi se réjouir : sa société est passée de 9 à 250 collaborateurs entre 2009 et aujourd’hui. Implanté à Montereau-sur-le-Jard, en Seine-et-Marne, il a choisi d’apporter son soutien financier au château de Vaux-le-Vicomte, situé à seulement six kilomètres de son siège social. « Je me suis rendu compte que ce joyau était admiré par nos clients étrangers. Il participe au rayonnement du territoire, il faut le faire briller », affirme-t-il.
Autre exemple, celui de Samuel Corgne. L’entrepreneur est à la tête d’Ergosanté, une société spécialisée dans l’ergonomie au travail, la prévention des troubles musculo-squelettiques (TMS) et les exosquelettes passifs. Le groupe, qui emploie 350 salariés et réalise 38 millions d’euros de chiffre d’affaires, est implanté à Anduze, au cœur des Cévennes. Une zone enclavée, rurale, où le taux de pauvreté dépasse la moyenne nationale.
Un champ d’action idéal pour ce quadragénaire, persuadé que « l’essence de l’entrepreneuriat est d’avoir un impact positif sur le quotidien des citoyens ». Son entreprise étant en pleine croissance, il n’hésite pas à consacrer une partie de ses ressources à des actions de philanthropie territoriale. Il finance notamment les associations sportives d’une école primaire et d’un collège d’Anduze, ville où les établissements sont classés en quartiers prioritaires de la politique de la ville.
Le terrain de jeu idéal du patron cévenol reste toutefois la culture. Il est un mécène du festival LOL & Lalala, qui mêle chanson et humour et a été lancé à Anduze en 2019 avec l’aide de la chanteuse GiedRé et de son conjoint, Pierre-Emmanuel Barré. Autre événement accompagné par l’entrepreneur : le festival Jazzoparc, également organisé dans la commune. Grâce à ces initiatives, Anduze, longtemps victime de la désindustrialisation, rayonne à l’échelle nationale. Cette ancienne place forte huguenote se mue en bastion culturel.
En parler ou pas ?
Voici le texte corrigé :
Toutes les entreprises engagées dans des actions de philanthropie territoriale font face au même dilemme. Doivent-elles faire preuve de discrétion ou communiquer sur leur engagement ? Si certains qualifient la philanthropie de « social washing », les patrons et les sociétés qui agissent restent bien souvent silencieux. Une erreur, selon Guy-Raymond Cohen, spécialiste du sujet et cheville ouvrière du Grand Prix de la philanthropie : « Donner de la visibilité à son action, c’est avant tout diriger la lumière vers les associations soutenues, qui ont besoin d’attirer les regards pour faire venir à elles plus de dons ou de bénévoles. »
« Il est de toute manière impossible de ne faire que de la com, puisque la loi impose de publier des rapports détaillant les actions menées ainsi que l’impact du mécénat de compétences, qu’il soit en nature ou financier », rappelle Anastasia Andrieu, dirigeante de Phily — ex-Label Phi —, société spécialisée dans l’accompagnement en stratégie philanthropique.
À l’inverse, Samuel Corgne privilégie la discrétion. Franco-Américain, il ne se reconnaît pas dans « le mode de fonctionnement anglo-saxon marqué par la course à celui qui donne le plus ». La surcommunication n’est de toute manière « pas dans la ligne de la culture cévenole, qui est plutôt « pour vivre heureux, vivons cachés » ».
À Marseille, le constat est différent. Marie-Laure Guidi observe que les PME locales ont « plutôt tendance à communiquer. Elles ont une volonté d’agir et de mettre à l’honneur les associations avec lesquelles elles travaillent ».
Une chose est certaine : qu’elles agissent seules ou collectivement, qu’elles se montrent ou restent dans l’ombre, les PME sont de plus en plus nombreuses à s’engager au service de leur territoire.