Les Français ne se sentent pas victimes des inégalités territoriales

Contrairement au récit omniprésent des « fractures territoriales », les injustices ressenties par les Français sont d’abord liées au travail, à la famille ou aux discriminations. C’est l’un des enseignements de l’étude « Repenser les politiques territoriales par la justice spatiale », menée par les géographes Xavier Desjardins et Jacques Lévy pour l’Institut Terram. Une étude qui invite élus locaux et parlementaires à repenser la justice territoriale bien au-delà de la seule question des services publics.

Et si la principale injustice ressentie par les Français n’était pas territoriale ? C’est l’un des enseignements les plus surprenants de l’étude publiée par l’Institut Terram intitulée Repenser les politiques territoriales par la justice spatiale, et menée avec l’Ifop auprès d’un panel de 4 005 personnes. Loin du récit dominant sur l’abandon des territoires, les auteurs, les géographes Xavier Desjardins et Jacques Lévy, montrent que les injustices vécues sont d’abord personnelles, professionnelles ou familiales, bien avant d’être spatiales.

Près d’un tiers des personnes interrogées déclarent n’avoir jamais subi d’injustice. Parmi les deux autres tiers qui en évoquent, les difficultés rencontrées au travail arrivent largement en tête, devant les problèmes familiaux, les discriminations ou les difficultés liées à l’école. Les inégalités territoriales, elles, apparaissent très peu spontanément.

« Nous voulions voir comment la géographie allait émerger dans les injustices ressenties. En tant que telle, elle est peu présente », résume Jacques Lévy. « Il y a extrêmement peu de choses sur ce qui est souvent appelé les fractures territoriales.» Cette absence est d’autant plus frappante que les répondants se montrent particulièrement précis lorsqu’ils racontent les injustices vécues dans leur vie quotidienne et au cours de leur existence.

Le constat prend à rebours une partie du débat public, largement structuré depuis plusieurs années autour de la relégation territoriale. Pour les auteurs, cela ne signifie pas que les inégalités territoriales n’existent pas, mais qu’elles ne constituent pas le principal cadre à travers lequel les citoyens interprètent leur expérience de l’injustice.

Sortir de la seule logique de redistribution

L’originalité de l’étude réside dans sa définition de la justice spatiale. Celle-ci ne se réduit pas à la répartition des équipements publics ou des services. « Dans le débat public comme dans une grande partie de la littérature scientifique, la question de la justice dans les territoires est comprise comme une question de distribution des services. C’est une question très importante bien sûr, mais ce n’est pas la seule », explique Xavier Desjardins.

Les chercheurs distinguent ainsi trois dimensions complémentaires : la distribution des ressources et des aménités territoriales, la capacité des habitants à participer aux décisions qui transforment leurs espaces de vie et la reconnaissance de leur singularité.

Cette dernière dimension apparaît particulièrement éclairante pour comprendre certaines revendications territoriales. Derrière une demande d’équipement peut parfois se cacher une demande de considération.

« On peut parfois se demander si derrière les plaintes sur la fermeture de gares ou de postes, c’est moins leur manque qui est douloureusement ressenti que l’impression d’un manque de reconnaissance de la part de la République ou de l’État », ajoute-t-il. Autrement dit, les politiques publiques répondent parfois à des demandes de reconnaissance par des réponses exclusivement matérielles.

Une France attachée aux règles autant qu’à l’égalité

L’étude révèle également un consensus sur les principes de justice. Une immense majorité des Français estime qu’il existe aujourd’hui trop d’inégalités de revenus, trop de discriminations et trop d’entorses aux règles communes.

Mais lorsque les répondants doivent hiérarchiser leurs priorités, c’est le respect des règles qui arrive en tête. Pour 53 % d’entre eux, une société juste est d’abord une société où la règle commune s’applique à tous sans exception.

Autre enseignement majeur : les Français ne se perçoivent pas uniquement comme les bénéficiaires passifs de l’action publique.

« On a demandé aux gens comment ils contribuaient à une société plus juste. La réponse majoritaire, c’est par leur mode de vie », souligne Jacques Lévy. « Ils sont parfaitement conscients que ce n’est pas seulement l’État qui produit la justice. »

Les chercheurs y voient l’expression d’une société davantage attachée à la responsabilité individuelle et à la réciprocité qu’à une logique de droits sans contreparties.

Les « contrats locaux de justice »

L’un des apports les plus originaux de l’étude réside dans la notion de « contrat local de justice ».

À partir d’enquêtes qualitatives menées notamment dans les espaces périurbains, les chercheurs montrent que les habitants développent des attentes implicites vis-à-vis de leur territoire : stabilité résidentielle, conditions de mobilité, cadre de vie, composition sociale du voisinage ou encore accès à l’emploi.

« Ce que nous avons vu, c’est que les habitants vivent dans ce que nous appelons des contrats locaux de justice », explique Xavier Desjardins. Le problème survient lorsque ces équilibres sont remis en cause, par les transformations économiques, familiales ou environnementales. « Les gens ont peur d’être déclassés s’il n’y a pas une renégociation collective de ce contrat local de justice. »

Pour les auteurs, nombre de conflits territoriaux traduisent ainsi moins un refus du changement qu’une inquiétude face à la remise en cause de règles implicites qui n’ont jamais été véritablement discutées collectivement.

La géographie compte, mais pas comme prévu

L’étude ne conclut pas pour autant à l’effacement de la géographie. Au contraire. Mais celle-ci agit davantage sur les représentations que sur les revendications territoriales. Le résultat le plus spectaculaire concerne la confiance.

« On vit dans une société globalement marquée par la défiance, mais cette défiance est distribuée inégalement selon la géographie », observe Jacques Lévy. « Plus on s’éloigne des centres des grandes villes, moins les gens ont confiance. »

Selon lui, ces écarts reflètent moins des différences de revenus que des différences de rapport au monde. Le choix du lieu de résidence s’accompagnerait aussi d’une certaine manière de concevoir les relations sociales, l’altérité ou la vie collective.

Cette géographie des représentations conduit également les auteurs à nuancer certaines idées reçues. Les habitants des petites communes ne déclarent pas davantage que les autres se sentir écoutés ou associés aux décisions publiques. Un résultat qui interroge les discours valorisant systématiquement la proximité communale comme garantie d’une meilleure participation démocratique. D’où la nécessité, selon les auteurs, d’un véritable changement de paradigme.

Un message aux maires et aux parlementaires

Pour Xavier Desjardins, les élus locaux gagneraient à interroger davantage les principes de justice qui sous-tendent leurs politiques publiques.

« Les élus ont une conception de la justice, forcément, mais elle est rarement explicite. Souvent, ils considèrent que certains mots d’ordre de l’aménagement du territoire (densité, proximité des services publics, mixité sociale) sont la bonne traduction de ces principes de justice. Je pense qu’ils auraient intérêt à rediscuter ces conceptions de la justice avec les habitants », défend-t-il.

Selon lui, les collectivités devraient moins chercher à faire accepter des projets déjà ficelés qu’à discuter en amont de ce qui est considéré comme juste ou injuste par les habitants dans le cadre de conventions citoyennes ou de groupes de discussion, notamment avec les publics les plus éloignés des dispositifs participatifs traditionnels.

Le message adressé aux parlementaires est du même ordre. Les auteurs plaident pour un développement de formes de démocratie délibérative inspirées des conventions citoyennes.

« Quand on donne la parole aux gens, ils sont tout de suite capables de sortir d’une simple logique de plainte ou de groupe d’intérêt pour se projeter comme décideurs potentiels », assure Jacques Lévy. Le géographe estime que les élus doivent sortir d’une logique d’acceptabilité des projets publics.

« Il faut compléter la démocratie représentative par une démocratie interactive », défend-il. « Les personnalités politiques sont les employées des citoyens, ils ne sont pas les professeurs des citoyens. »