La RSE globale a montré ses limites
Le constat est documenté. Dans une étude publiée en février 2025, intitulée La responsabilité territoriale des entreprises (RTE) : valoriser l’impact local, l’Institut Terram pointe le paradoxe d’une RSE de plus en plus encadrée réglementairement, notamment depuis l’entrée en vigueur de la directive CSRD en 2024, mais de plus en plus perçue comme abstraite et coûteuse par les entreprises elles-mêmes.
Le cadre juridique de la RSE repose essentiellement sur des obligations de reporting extra-financier. Son déploiement progressif s’est historiquement opéré dans une logique de « ruissellement des contraintes » à partir des grandes entreprises, mais les conséquences financières se révèlent particulièrement lourdes pour les structures de plus petite taille.
Et pourtant, l’attente citoyenne est forte : selon une enquête Toluna-Harris Interactive réalisée pour ESS France (octobre 2022), 77 % des Français affirment que l’engagement territorial d’une entreprise est un critère important lorsqu’ils effectuent leurs achats, même si seuls 21 % le jugent très important. Ce paradoxe révèle un espace stratégique considérable pour les entreprises capables de transformer cette attente en expérience concrète.
La RTE : de quoi parle-t-on exactement ?
La Responsabilité territoriale des entreprises n’est pas une version locale de la RSE. C’est un changement de méthode fondamental. Là où la RSE procède du haut vers le bas, des grandes organisations internationales vers les entreprises, au travers de normes et d’obligations de reporting, la RTE relève d’une logique ascendante : elle est d’abord portée par les entreprises qui maillent et structurent un bassin d’activité.
Autrement dit, on ne se demande plus seulement : « Que faisons-nous pour limiter notre impact ? », mais : « Que construisons-nous avec et pour le territoire qui nous accueille ? »
La notion a été évoquée pour la première fois en 2018 dans un rapport d’information de l’Assemblée nationale, puis théorisée la même année par la Plateforme RSE de France Stratégie. Aujourd’hui, elle irrigue progressivement les pratiques bien au-delà du seul champ de l’économie sociale et solidaire. L’Institut Enterritoires organisera à l’automne 2026 la première édition des Trophées de la RTE, signe que le concept gagne en structuration et en visibilité institutionnelle.
Pourquoi maintenant ? Trois raisons profondes
1. Les crises ont réhabilité la proximité
Les crises successives — sanitaire, économique et climatique — ont rappelé une évidence : les entreprises les plus résilientes sont souvent celles qui ont maintenu un tissu de relations locales solide. Pour renforcer leur résilience, elles doivent s’ancrer dans leur territoire, fidéliser les clients avec lesquels elles interagissent localement, s’approvisionner auprès de fournisseurs locaux et composer avec l’écosystème naturel de leur territoire.
2. Les attentes citoyennes se sont déplacées
Selon une étude Compagnum, les missions prioritaires des entreprises aux yeux des Français sont d’abord la création d’emplois (74 % des personnes interrogées), suivie de la prise en compte de la transition écologique dans leurs activités (64 %) et du soutien aux filières locales (63 %).
Ces trois attentes ont un point commun : elles se jouent sur le territoire, et non dans un rapport annuel.
3. Le territoire est resté l’angle mort de la RSE
« La notion de territoire dans la réglementation RSE a été peu, voire pas, traitée. Pourtant, c’est un espace qui doit pouvoir contrebalancer le caractère macro et parfois abstrait de la norme extra-financière. C’est un des moyens de s’extraire d’une vision guidée par la conformité, déformée par des données consolidées à si grande échelle qu’elles masquent la plupart des réalités », souligne Charles Nicolas, conseiller auprès des entreprises sur les enjeux de transition, interviewé dans le cadre de l’étude de l’Institut Terram.
Ce que cela change concrètement : quelques exemples
Le secteur du luxe offre deux illustrations, assez classiques mais très différentes, de ce que peut être un véritable ancrage territorial.
Le premier est désormais bien documenté : Hermès a renforcé sa présence en Normandie en créant une nouvelle unité de production de parfums à Pîtres, sur une ancienne friche industrielle de 15 hectares, avec plus de 1 000 emplois à la clé. Une stratégie d’implantation durable, citée par l’Institut Terram comme une référence en matière de RTE.
Le second est plus inattendu. Chanel a choisi d’installer le 19M — son pôle des métiers d’art (600 artisans sur 25 000 m²) — non pas dans un arrondissement chic de la capitale, mais porte d’Aubervilliers, dans le nord-est parisien, un quartier populaire peu habitué au faste du luxe. Une galerie ouverte au public complète le dispositif. Ce n’est pas un hasard géographique : c’est l’affirmation que l’excellence artisanale appartient aussi aux territoires qui en ont besoin.
Au-delà de la production et de la culture, l’ancrage territorial se construit également dans la manière dont une entreprise investit l’espace social qui l’entoure.
Chez Soqo*, nous avons accompagné plusieurs entreprises dans cette direction. Le projet mené autour de l’adidas Arena en est un exemple concret : en mobilisant plus de 80 initiatives locales et en impliquant 24 associations au service de 3 000 bénéficiaires dans les quartiers environnants, une infrastructure sportive et culturelle est devenue un véritable vecteur d’engagement territorial, à la fois concret et mesurable.
De même, les matériaux issus des productions événementielles que nous accompagnons ne finissent plus à la benne : ils rejoignent des associations locales, des artistes émergents, des structures d’insertion ou des associations de quartier, via Le Qlub, un réseau de plus de 150 associations qualifiées pour leur potentiel d’impact.
Les associations locales : les véritables partenaires stratégiques
C’est peut-être l’aspect le plus structurant de la RTE appliquée aux marques : la redéfinition du rôle des associations locales. Trop souvent, celles-ci demeurent de simples bénéficiaires passifs de dons ponctuels. La RTE propose une autre approche.
C’est cette logique que Le Qlub cherche à institutionnaliser : non pas une liste de bénéficiaires potentiels, mais un écosystème de partenaires capables de co-construire des projets à impact réel et mesurable avec les entreprises qui les sollicitent.
RSE globale et RTE : non pas l’une ou l’autre, mais les deux
Il serait réducteur d’opposer RSE et RTE. Les obligations réglementaires — CSRD, directive Green Claims — continuent de s’imposer et conservent toute leur utilité. Elles constituent un socle commun et une base de transparence indispensable.
Mais elles ne suffisent plus à créer de la confiance ni à mobiliser les équipes autour d’un projet partagé. Contrairement aux approches classiques de la RSE, qui concernent toutes les entreprises indépendamment de leur taille, de leur secteur ou de leur implantation géographique, la RTE permet d’intégrer les réalités locales à la stratégie de l’entreprise et à ses perspectives de développement.
Les auteurs de l’étude de l’Institut Terram envisagent même une évolution plus profonde : celle d’une redevabilité territoriale inscrite dans la comptabilité des entreprises. Parce qu’une entreprise est redevable envers son territoire, cette responsabilité pourrait être intégrée à son passif. Cette approche fait écho aux travaux académiques actuellement menés sur la comptabilité écologique. Une manière d’affirmer que l’ancrage territorial n’est pas un supplément d’âme, mais une composante structurelle de la valeur de l’entreprise.
La prochaine frontière de l’engagement des entreprises ne se trouvera pas dans un rapport de durabilité de 200 pages. Elle sera dans le quartier où elles sont implantées, dans les associations qu’elles contribuent à faire grandir et dans les matériaux qu’elles ne jettent plus. C’est là que se construit la crédibilité de demain. Et c’est précisément ce que Soqo* accompagne, territoire après territoire.