Soir à Saint-Aigulin, 1 850 âmes, aux confins de la Charente-Maritime. Tous les magasins sont fermés. L’écran tactile du distributeur de pizzas installé sur le parking désert d’un supermarché inonde de sa lumière bleue les vieilles pompes à essence. Il nous promet mille félicités gustatives. Toutes indisponibles, hélas, sauf une tourte fatiguée, à réchauffer à la maison et dont l’image donne envie de passer son chemin. Pas de chance. Depuis le Covid, et la nécessité de réduire au maximum les contacts, la France rurale pullule d’automates qui fonctionnent jour et nuit. Il est loin le temps du camion-épicerie, avec son auvent rabattable, qui cheminait de bourg en bourg en klaxonnant pour signaler son arrivée. Loin, aussi, celui des distributeurs installés entre les manèges des fêtes votives, quand, pour une pièce de 1 franc, après avoir actionné une tirette, on récupérait une boîte en carton avec, à l’intérieur, un cadeau secret, pétard ou insecte en plastique. Inventée au Ier siècle par Héron d’Alexandrie — sa machine dispensait de l’eau —, la distribution automatique, très améliorée à la fin du siècle dernier, s’étend aujourd’hui partout : aires d’autoroute, parkings, centre des villages, bords des routes fréquentées, chez les producteurs eux-mêmes. Et dans tous les esprits. Solution de secours. Solution, tout court. Nous ne sommes pas encore arrivés à la hauteur du Japon, où l’on trouve des distributeurs de cravates ou de parapluies, mais le marché mondial a dépassé les 35 milliards d’euros et ne cesse de croître en France. En Charente-Maritime comme ailleurs, on peut désormais acheter à toute heure pizzas, pain, huîtres, poisson, plats préparés, légumes ou produits du terroir. Pas de file d’attente à la caisse, pas d’horaires… Dommage pour cette foutue tourte froide.
Confrontés depuis des décennies à la lente érosion de leurs services de proximité, nos villages réinventent le commerce, loin des zones industrielles, de la « France moche » des hypermarchés, cette France des ronds-points, des bagnoles et des entrepôts en tôle, sortie de terre dans les années 1970. Place aux « boîtes », des cubes colorés ou des supérettes automatisées et lambrissées. « Comme les cabines téléphoniques autrefois, ces distributeurs sont en train de s’enraciner dans nos paysages, explique Victor Delage, fondateur de l’Institut Terram, un think tank créé en 2024 et qui analyse les évolutions des territoires. Ils répondent à la disparition des commerces classiques, mais ne réparent pas leur perte. » Selon les chiffres de l’Insee, un quart des communes ne disposaient d’aucun commerce en 1980. Elles étaient 62 % en 2021. C’est là, en priorité, que s’installent les box. « Ces automates réussissent parce qu’ils contournent les modèles traditionnels, poursuit Victor Delage. Pas de salariés, pas de taxe foncière. Pour les producteurs agricoles, c’est aussi la possibilité d’accéder directement aux consommateurs, sans passer par la grande distribution. » Une logique qui accompagne la montée des circuits courts. L’Institut Terram relie aussi cette prolifération à la « surmobilité contrainte » des habitants des campagnes, notamment des femmes, encore largement responsables des courses et victimes de la charge mentale afférente. « Les ruraux parcourent en moyenne 50 kilomètres par jour contre 38 kilomètres pour les citadins. Quand il faut faire 20 kilomètres pour acheter des produits de première nécessité, les casiers automatiques trouvent naturellement leur place. » Selon OpinionWay, 80 % des habitants des zones rurales vivent à plus de seize minutes en voiture du premier supermarché. À l’heure du réchauffement climatique et de la hausse du prix des carburants, l’automate apparaît comme une solution écologique, économique et pratique.
Le service rendu au client reste l’essentiel pour de nombreux commerçants. Comme le boulanger Samuel Bonnaire, pionnier des automates. À Louvignies-Quesnoy, dans le Nord, il a installé il y a treize ans un distributeur de baguettes. « Au départ, ça marchait avec des pièces. Aujourd’hui, on paie avec son portable. Je voulais simplement que les gens aient du pain les jours de fermeture. » Cette box ne représente qu’un faible pourcentage de son chiffre d’affaires. Près de Valence, Gabriel Hunold, président de Moncasierfrais, construit des casiers réfrigérés ultramodernes. Avec deux associés, cet ingénieur centralien a lancé son entreprise en 2022. Depuis, 120 unités ont été implantées partout en France, de Brest à Nice. « Les fabricants traditionnels venaient de la métallurgie. Nous avons voulu apporter une expertise digitale. » Ses clients ? Des producteurs en circuit court qui manquent de personnel pour assurer la vente directe. Certains installent les casiers sur leur exploitation, d’autres les utilisent pour conquérir de nouveaux territoires sans ouvrir de boutique. « C’est un accélérateur de développement », explique-t-il. Dans le centre de Romans-sur-Isère, une dizaine de producteurs partagent ainsi les mêmes distributeurs.
D’autres automates envahissent aussi le paysage : les lockers, box de retrait de colis rouge et blanc, orange ou bleus. Les livraisons ont explosé avec l’e-commerce. Accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ces consignes séduisent les consommateurs et les géants du secteur. Amazon veut en installer 5 000, Chronopost, 6 000, Mondial Relay, 9 000. Mais leur prolifération inquiète. Mondial Relay a déjà supprimé des milliers de points relais chez les commerçants. Et les riverains supportent de moins en moins ces rangées de casiers multicolores poussant sur les parkings et les trottoirs. Or aucune disposition juridique n’encadre vraiment leur implantation. Les choses pourraient bientôt changer. Une proposition de loi, déposée le 14 avril dernier à l’Assemblée nationale par la députée Mélanie Thomin, veut désormais réguler ces installations. Elle estime que la généralisation des lockers fragilise les commerces de proximité, notamment parce qu’ils remplacent progressivement les points relais traditionnels. Le texte prévoit également une taxe sur les colis livrés dans ces consignes automatiques afin de compenser les déséquilibres créés pour les centres-villes et centres-bourgs.
Aux États-Unis, on ne s’embarrasse pas de telles considérations juridiques. Amazon s’est lancé dans la livraison de médicaments. Amazon Pharmacy permettra bientôt de récupérer ses remèdes sur ordonnance grâce à des box installées dans des centres médicaux californiens. Après la prescription du médecin, il suffira aux patients d’utiliser une borne. Exit les pharmacies. Mais pas en France. Selon le Code de la santé publique, seuls les pharmaciens sont habilités à délivrer des médicaments. Une distribution automatique d’antibiotiques serait chez nous jugée illégale.
À Saint-Aigulin, le progrès attendra devant l’option de la tourte froide. On se rabat donc vers une pizzeria en bonne et due forme, miracle, encore ouverte un dimanche à 21 h 30. Un humain nous sourit. On échange cinq minutes, mais on échange. Et tant pis s’il faut attendre une demi-heure pour récupérer les six pizzas commandées. Ces échanges limités, qui n’ont l’air de rien, ont une importance fondamentale. « Moins il y a de commerces de proximité dans un village, plus les répercussions sur le vote, et notamment le vote RN, sont puissantes, rappelle Victor Delage. Il n’y a pas de lien de causalité, mais une corrélation. Parce que le liant disparaît, la confiance interpersonnelle se creuse et le sentiment d’abandon se généralise. » Et si tout le monde connaît la défiance des Français à l’égard des élites, on connaît moins la défiance interpersonnelle, c’est-à-dire entre voisins, entre collègues. « Et de tous les pays de l’OCDE, c’est en France qu’elle est la plus forte. Quand le liant est éclaté, quand il n’y a plus de médiation humaine, l’isolement triomphe. » Les pizzas sont croquantes et bien garnies. Bien que touché par la concurrence des box, le patron a dit « bonjour », « merci », « au revoir ». Une courtoisie qu’on ne trouve pas dans les distributeurs. Pas encore.