Février 2025. Le géographe Jacques Lévy et l’ingénieur Jean Coldefy analysent les données anonymisées de téléphonie d’Orange pour étudier la mobilité. Ils perçoivent que, jamais dans l’histoire, les Français n’ont autant fréquenté les routes et les gares. En l’espace de soixante-quinze ans, les déplacements quotidiens ont été multipliés par dix. Jean Coldefy mesure qu’en 1950 un Français parcourait quatre kilomètres par jour, tandis qu’en 2025 il en arpente quarante. Cette bougeotte s’est accélérée après le Covid-19. Des citadins – en particulier des Parisiens – sont partis vivre dans des zones périurbaines ou dans des villes moyennes et sont devenus ce qu’on appelle des « pendulaires » – des navetteurs vivant dans une ville, travaillant dans une autre. À cet exode urbain, il faut ajouter une intensification du tourisme. « Nous avons également mesuré qu’à Paris, par exemple, 6 millions de visiteurs étrangers viennent sans y résider et repartent ensuite », nous rapporte Jacques Lévy. Pour qualifier cette notion d’occupation des lieux sans y dormir, les deux chercheurs ont créé le concept de « France habitée ».
Avec sa chasse aux mégots, depuis cette France vue du sol, l’essayiste Jean-Laurent Cassely approfondit ce travail. Dans cette étude, en exclusivité pour Marianne, il révèle la signification des amas de mégots, principalement, dans les lieux de pause et de transit, tels que les gares, les parkings des aires d’autoroute ou les abribus. C’est là que ces déchets s’agrègent. On les trouve également dans des lieux de stress, tels que les devantures d’agences d’intérim ou les hôpitaux. Et aussi là où il y a des fêtes et des festivals. Que disent-ils du rapport à l’espace public et de la circulation des populations ?
Marianne : Que nous dit cette lecture de la France à travers ses mégots ?
Jean-Laurent Cassely : Elle révèle une « France de la mobilité », rythmée par le travail mais aussi par le loisir et la consommation : les vies sont plus intenses, les déplacements s’intensifient et l’espace public est de plus en plus fréquenté, notamment dans les villes. Or plus un lieu est fréquenté, plus il sera exposé aux traces de l’activité humaine… dont les mégots font partie. Les déchets se concentrent ainsi dans les espaces de transit et d’attente (gares, Abribus), de consommation (rues commerçantes, terrasses), aux seuils d’établissements (écoles, bureaux, hôpitaux) et dans les lieux festifs. Les mégots jetés par terre deviennent alors un reflet de la transformation de nos modes de vie et de notre espace public…
Vous écrivez « Tous les fumeurs ne jettent pas leur mégot, mais tous ceux qui le jettent sont des fumeurs ». Qu’est-ce que cela dit du profil du fumeur aujourd’hui ?
Le profil type du fumeur a beaucoup changé. Le glamour associé au tabac, c’est fini. Le tabagisme quotidien s’est concentré dans les catégories populaires et marginalisées, mais il n’y a pas de lecture caricaturale à faire. Ceux qui jettent (leur mégot ou leurs déchets) sont issus de classes sociales variées. J’ai été étonné par cette multiplicité des profils. Les hommes, souvent, se sentent plus autorisés à faire ce geste que les femmes.
Jeter son mégot rejoint une forme de réflexe longtemps encouragé par la pop culture, qui vient du temps où la cigarette n’était pas encore investie par les politiques publiques. Ce qu’on constate également, c’est que la majorité des fumeurs accepte de changer lorsqu’ils comprennent l’impact de leur geste et qu’on leur propose des solutions.
Vous évoquez des lieux de stress liés à la mobilité – hôpitaux, agences d’intérim – mais vous parlez aussi de lieux festifs, en citant, notamment, le festival des vendanges. Y a-t-il un lien entre les deux ? Fumer et jeter sa cigarette serait-il devenu un geste de désinhibition dans un moment de stress ou de loisir ?
Dans certains cas, il va y avoir un facteur stress ; dans d’autres, un contexte de relâchement et un effet de groupe. Notons que les courts voyages, les loisirs, les déplacements décuplés du quotidien s’inscrivent dans une fragmentation du temps. Cette fragmentation peut, pour certains, inciter à profiter de la vie sans prendre en compte les conséquences de leurs gestes – « Après moi le déluge ». Les agents et techniciens de propreté que j’ai rencontrés parlent souvent de « vitre brisée » : le premier mégot jeté annonce un cercle où le sale attire le sale et cela vaut pour tous les types de déchets. Beaucoup observent depuis quelque temps, dans l’opinion, un relâchement sur le plan du respect de l’environnement. On peut faire l’hypothèse que cette fatigue verte désinhibe l’acte de jeter un déchet dans la rue… Mais attention, cette saleté résiduelle n’est pas pire aujourd’hui qu’hier. Simplement, une minorité de contrevenants suffit à dégrader durablement un lieu.
Vous écrivez qu’il n’y a pas de marqueur social dans le fait de jeter son mégot et de salir l’espace public. Mais y a-t-il une lecture politique à faire ? Est-ce un minuscule acte de vandalisme ?
La dimension politique est subtile mais réelle. Jeter un mégot est parfois un acte d’indifférence à l’espace public et donc à l’autre, une manière involontaire de tester les limites de la responsabilité collective. Ce n’est pas du vandalisme intentionnel : la majorité des mégots sont laissés par des citoyens ordinaires, souvent pressés ou stressés. Mais symboliquement, c’est un petit indicateur de la dilution de la responsabilité. La propreté devient alors un marqueur politique indirect, révélateur de notre capacité à faire société.
Vous évoquez les espaces végétalisés dans les villes, devenus de véritables nids à mégots. N’est-ce pas, de la part des municipalités, un manque de connexion au réel que de ne pas l’avoir anticipé ?
Je ne pense pas qu’il faille faire le procès de la végétalisation, d’abord animée par le souci de la santé publique. Ce que j’observe est plutôt un effet indésirable de l’amélioration de la qualité de l’espace public. Celui-ci n’a cessé de s’étendre, avec des espaces tels que les zones piétonnes où la voiture est exclue, les plates-bandes végétalisées et voies sur berge… Fini les véhicules de propreté qui, avant, lavaient industriellement toutes les rues. Désormais, il faut un ciblage chirurgical et personnalisé, car les plates-bandes de copeaux de bois et de plantes vertes sont devenues des nids à mégots. Ce qui met les services de propreté sous pression. Et cela s’intensifie durant les beaux jours et lors des événements festifs. L’espace public devient un lieu consommable.
Vous dites que les pollueurs jettent leurs mégots précisément dans des endroits où ils ne résident pas…
Sur le terrain, j’ai observé que les résidents respectent plus l’espace public lorsqu’ils pensent qu’il est à eux. On ne jette pas dans un quartier auquel on a un attachement affectif. À l’inverse, l’anonymat, la surfréquentation, la dilution des responsabilités ou le relâchement festif favorisent les incivilités, raisons pour lesquelles les villes sont plus sales que les espaces résidentiels et périurbains. C’est alors que la propreté devient un indicateur de désengagement civique. Et cela peut annoncer des tensions plus fortes sur l’insécurité.
Quel est le profil de ceux qui nettoient ? Sont-ce au contraire des personnes qui nettoient les lieux qu’elles habitent ?
Les cantonniers sont une population ouvrière extrêmement sensibilisée à la cause environnementale. Ils voient une facette de la société à laquelle le tout venant n’est pas habitué. Pour eux, la foule est comme une marée qui, en se retirant, laisse derrière elle de multiples déchets de snacking et de mégots. L’agent de propreté voit les conséquences néfastes d’une société de consommation et de loisir, au rythme effréné, et parfois indifférente au bien commun.
