Plus de 85 % en Israël, 15 % en Espagne, 8 à 10 % en Italie… et aux alentours de 1 % en France (contre 0,5 % en 2017). Selon les chiffres officiels, l’Hexagone comptait 119 projets en service en janvier 2026, 21 autres autorisés et 25en cours d’instruction. « Le parc est en croissance, relativement lente compte tenu de son niveau de départ », constatait l’Inrae dans un rapport dressant l’état des lieux 2022 de la réutilisation des eaux usées en France (REUT), publié en 2023.
La REUT est identifiée comme l’une des pistes pour faire face aux épisodes de sécheresse appelés à se répéter et à s’intensifier dans le contexte du changement climatique, afin d’éviter la multiplication des restrictions d’eau. Le principe consiste à ajouter, en sortie de station d’épuration, des traitements additionnels éliminant les agents pathogènes. Plutôt que de repartir dans le milieu naturel, l’eau traitée est ainsi recyclée pour irriguer des cultures, nettoyer les voiries, arroser des espaces verts, climatiser les villes ou même produire de l’eau potable.
Presque autant de projets arrêtés que de projets lancés ?
Lors de la présentation du Plan Eau en mars 2023, Emmanuel Macron avait annoncé un objectif ambitieux pour développer la filière : passer de « moins de 1 % » à 10 % de recyclage des eaux usées en France d’ici à 2030, soit 1 000 projets en cinq ans.
Mais trois ans plus tard, la France en est encore loin. « Entre 2017 et 2022, nous avons eu 13 nouveaux projets, mais 9 autres ont été arrêtés, observe Rémi Lombard-Latune, spécialiste du sujet à l’Inrae Lyon et auteur du rapport. Il faudrait donc, en cinq ans, passer d’un solde de +4 à +1 000 projets : cela paraît hors de portée. » C’est d’ailleurs la conclusion de son rapport : « Les objectifs affichés semblent démesurés au regard de la dynamique actuelle. »
Il faut toutefois préciser que ce rapport repose sur les données disponibles jusqu’en 2022, c’est-à-dire avant le fort épisode de sécheresse de l’été 2022, qui a contribué à accélérer le développement de la REUT en France. Avec certaines limites, comme l’a relevé mercredi sur France Info la directrice générale de Veolia, Estelle Brachlianoff, dont l’entreprise gère plus de 50 projets en France : « On va de crise en crise, avec des effets d’à-coups. Certes, 2022 a été un accélérateur, mais ensuite il a plu et les projets ont marqué le pas. Or, il faut anticiper, planifier. Les solutions existent. »
Des objectifs légèrement modifiés
Depuis les annonces d’Emmanuel Macron, les objectifs ont légèrement évolué. Dans le Plan Eau mis à jour en avril 2026, il ne s’agit plus d’atteindre 1 000 projets de REUT en 2030, mais 1 000 projets de réutilisation des eaux non conventionnelles d’ici à 2027.
Cette catégorie englobe certes les eaux usées traitées, mais aussi la collecte des eaux pluviales, des eaux de piscine, des eaux issues de procédés industriels, etc. « À un moment, il a été demandé d’inclure dans le Plan Eau le moindre projet de récupération des eaux de pluie pour atteindre les objectifs », observe Rémi Lombard-Latune.
Un cadre réglementaire sans cesse en évolution
D’autres freins au développement existent en France. Les études préparatoires sont longues et coûteuses, avec un nombre limité d’agents capables d’instruire les dossiers. Seuls 20 % des projets étudiés aboutissent. Les petites et moyennes collectivités peinent à faire face aux enjeux financiers.
Par ailleurs, l’Inrae relève dans son rapport un cadre réglementaire sans cesse en évolution, susceptible d’inciter les acteurs à attendre la prochaine mise à jour plutôt que de lancer un projet qu’il faudrait ensuite mettre en conformité.
La France a ainsi progressivement autorisé la REUT pour l’irrigation agricole, l’arrosage des espaces verts, les usines agroalimentaires, les installations classées, les sites nucléaires puis le nettoyage urbain. Les seuils évoluent également au gré de la réglementation européenne. « Le cadre réglementaire a pris du retard et ne s’est réellement stabilisé que depuis environ un an », relève Veolia.
Une eau trop chère ?
Le modèle économique des projets est également régulièrement jugé fragile. « Des collectivités construisent des unités pilotes mais, derrière, il n’y a pas d’usagers, car personne n’est capable de payer ce prix », estime Rémi Lombard-Latune.
Selon un récent rapport de l’Institut Terram, le coût de l’eau issue de la REUT se situe « dans une fourchette comprise entre 0,80 et 1 euro le mètre cube », soit un coût de dix à vingt fois supérieur à celui de l’eau prélevée directement dans le milieu naturel. Les investissements sont importants, mais dépendent largement des accords locaux.
Ainsi, à Argelès-sur-Mer, où Veolia a inauguré avant l’été une nouvelle usine permettant d’irriguer les parcelles de 56 agriculteurs, un tarif de 0,20 euro (20 centimes) le mètre cube a été retenu. « Ce prix est relativement acceptable pour que les exploitants agricoles puissent intégrer ce coût dans leur modèle économique. Ce tarif permet également d’assurer l’équilibre financier du dispositif pour la collectivité », explique Veolia à TF1.
Reste que, pour Rémi Lombard-Latune, le système ne fonctionne qu’à la condition d’être fortement subventionné. « La REUT est une solution très subventionnée, tant lors de la construction des usines que pour l’utilisateur final, qui ne paie jamais le coût réel du mètre cube, explique-t-il. Ce système fonctionne grâce à d’importants financements publics. »
Selon cet expert, c’est également le cas dans les autres pays ayant massivement investi dans cette technologie. En Israël, la REUT a profondément transformé le secteur agricole. « La REUT a accéléré la mutation de leur système agricole vers une agriculture d’exportation, décrit Rémi Lombard-Latune. Compte tenu du prix de l’eau, il faut vendre des produits à forte valeur ajoutée sur les marchés extérieurs pour pouvoir financer cette ressource, et abandonner progressivement les productions destinées au marché intérieur. »
« La réutilisation des eaux usées traitées ne doit pas être évaluée uniquement à l’aune du prix actuel du mètre cube, mais aussi au regard des coûts qu’elle permet d’éviter demain », réagit toutefois Veolia, citant notamment le recours aux camions-citernes ou les distributions de bouteilles d’eau lors des épisodes de restriction. « La question n’est donc pas seulement : « Combien coûte la réutilisation ? », mais aussi : « Quel sera le coût de l’inaction face à la raréfaction de la ressource en eau ? » »
Pour les experts, la pénurie d’eau en France n’est pas, à ce stade, de nature à accélérer fortement le recours à la REUT, la situation restant moins critique qu’en Espagne, en Israël ou en Italie, à l’exception de certaines zones, notamment en Occitanie. Plusieurs projets emblématiques ont toutefois vu le jour ces dernières années.
En Vendée, département dépourvu de grands fleuves et de nappe phréatique majeure, le projet Jourdain constitue le premier site européen de réutilisation des eaux usées pour produire de l’eau potable. À Toulouse, la municipalité utilise ces eaux pour nettoyer les voiries, laver les rames de métro et arroser les terrains du Stade toulousain. À Narbonne, elles servent à irriguer les vignobles.
Pour Rémi Lombard-Latune, deux effets de bord doivent néanmoins être intégrés aux futurs arbitrages. D’une part, l’eau traitée et réutilisée aurait, sans la REUT, rejoint les cours d’eau. Une réutilisation massive peut donc accentuer la pression sur certains milieux naturels. C’est pourquoi ce type de projet présente davantage d’intérêt en bord de mer, où les eaux usées rejetées par les stations d’épuration sont directement déversées en mer. D’autre part, les installations de REUT sont particulièrement énergivores, souligne l’expert de l’Inrae, même si cette contrainte est en partie atténuée en France par une électricité largement décarbonée.
Pour faire face aux pénuries d’eau, d’autres leviers sont aujourd’hui considérés comme complémentaires, voire prioritaires : la sobriété des usages, la désimperméabilisation des sols et une meilleure gestion des eaux pluviales.