Anaïs Voy-Gillis : « Les changements de règles permanents compliquent considérablement la réindustrialisation »

Dans une étude de l’Institut Terram qu’elle cosigne, la géographe Anaïs Voy-Gillis met en lumière les limites du récit national sur la réindustrialisation. Les acteurs locaux font face à une instabilité qui rend impossible une planification à long terme pourtant indispensable.

Anaïs Voy-Gillis est docteure en géographie de l’Institut français de géopolitique et chercheuse associée à l’IAE de Poitiers. Ses recherches portent sur l’industrie et les enjeux de la réindustrialisation de la France. Elle vient de publier, pour l’Institut Terram, avec Hugo Lambert et Tristan Méneret, une note intitulée Transition industrielle : du récit national aux territoires stratèges.

Le Figaro : Votre note souligne que le récit national sur la réindustrialisation est trompeur. Concrètement, qu’est-ce que ce récit promet aux Français que les territoires ne peuvent pas toujours absorber ? En quoi les Pays de la Loire sont-ils symptomatiques de ce phénomène ?

Anaïs Voy-Gillis : Depuis quelques années, la réindustrialisation est redevenue un récit positif, avec de nombreuses annonces autour d’ouvertures d’usines, d’investissements records, notamment dans les gigafactories, ou encore de France 2030. C’est une bonne nouvelle et personne ne contestera la nécessité de reconstruire une base productive solide. En revanche, ce récit laisse parfois croire que la réindustrialisation serait une succession de projets gagnant-gagnant : plus d’usines, plus d’emplois, plus de souveraineté, sans véritables arbitrages.

Notre étude montre que ce n’est pas ainsi que tous les territoires vivent cette transformation. Une usine ne s’implante jamais dans un espace vide. Elle mobilise des ressources comme le foncier, l’eau, l’énergie, les compétences, les logements ou les réseaux de transport. Or, toutes ces ressources sont déjà utilisées et deviennent de plus en plus contraintes.

Les Pays de la Loire illustrent parfaitement cette situation. C’est la région la plus industrialisée de France au regard du poids de l’industrie dans l’emploi, avec des filières stratégiques comme l’aéronautique, le naval, l’agroalimentaire ou les énergies marines renouvelables. C’est aussi une région attractive, qui accueille de nouveaux habitants et concentre de nombreux projets de transition énergétique.

Cette accumulation crée des tensions inédites. Les entreprises peinent à recruter, les besoins en logements augmentent, les raccordements électriques deviennent des enjeux stratégiques, le foncier se raréfie et les collectivités doivent arbitrer entre différents usages. Autrement dit, le défi n’est plus seulement d’attirer des investissements. C’est pourquoi nous écrivons que la transition industrielle est moins un problème d’optimisation qu’un problème d’arbitrage.

Vous insistez sur la nécessité d’assumer des renoncements. Pouvez-vous expliquer ce que cela signifie pour un élu local : refuser un projet industriel qui créerait des emplois mais consommerait beaucoup d’énergie ou de foncier ?

Pendant longtemps, le succès d’une politique de développement économique se mesurait au nombre de projets accueillis. Plus il y avait d’usines ou d’investissements, mieux c’était. Ce modèle correspondait à un contexte où l’énergie était relativement abondante, où le foncier semblait disponible et où les tensions sur les ressources étaient moins fortes.

Nous sommes entrés dans une autre période depuis quelques années. Aujourd’hui, accueillir un projet industriel signifie mobiliser des ressources limitées. Il faut donc se poser une question simple : ce projet contribue-t-il réellement à renforcer les capacités productives du territoire ?

Cela suppose de regarder la qualité des emplois créés, son intégration dans les filières locales, sa consommation d’énergie ou de foncier, les effets sur les infrastructures, mais aussi les dépendances qu’il crée ou réduit.

Assumer des renoncements ne signifie pas devenir hostile à l’industrie. Cela signifie accepter que toutes les activités ne produisent pas la même valeur collective. C’est précisément ce qui distingue un « territoire attractif » d’un « territoire stratège ». Le premier cherche à accueillir le plus de projets possible. Le second cherche à accueillir les projets qui renforcent sa trajectoire de long terme. Il ne s’agit pas de planification centralisée, mais de capacité à hiérarchiser des priorités dans un contexte où les ressources sont limitées.

La note souligne une forme de « fatigue territoriale » face aux projets industriels. Est-ce à dire que la question industrielle est en train de devenir un cocktail explosif ?

Je ne parlerais pas de cocktail explosif, mais d’une accumulation de contraintes qui n’ont jamais été aussi nombreuses. Les territoires doivent simultanément accueillir des usines, construire des logements, développer des infrastructures électriques, préserver la biodiversité, adapter les mobilités, former des salariés et répondre à des objectifs climatiques ambitieux, tout en voyant leurs ressources financières se réduire.

Ces transformations sont souvent portées par des calendriers extrêmement serrés, dictés par les appels à projets européens, les financements publics ou les opportunités de marché. Le risque n’est pas tant un rejet de l’industrie, mais que les habitants, les élus locaux ou les administrations aient le sentiment de subir une succession de projets sans disposer du temps ou des moyens nécessaires pour construire une vision d’ensemble.

Nous appelons cela une fatigue territoriale. Elle ne traduit pas une opposition à la transition ou à l’industrie, mais révèle plutôt un décalage entre la vitesse des injonctions nationales ou européennes et la capacité concrète des territoires à les absorber. C’est une question de gouvernance autant que de financement.

Pour qu’un territoire devienne vraiment stratège, vous appelez à un cadre national et européen plus stable. Concrètement, qu’est-ce qui manque aujourd’hui dans la politique industrielle pour que les régions puissent planifier sur dix ou quinze ans ?

Il manque avant tout de la visibilité. Une entreprise industrielle investit sur vingt ou trente ans. Pourtant, les règles changent fréquemment : dispositifs d’aides, fiscalité, réglementation, appels à projets, priorités publiques. Cette instabilité complique considérablement la planification.

Il manque également une véritable articulation entre les différentes politiques publiques. Enfin, il faut reconnaître un rôle stratégique aux territoires. Aujourd’hui, ils sont souvent considérés comme de simples espaces de mise en œuvre. Nous pensons qu’ils doivent devenir des espaces d’arbitrage, capables d’identifier leurs dépendances, de préserver leurs capacités productives et de construire des coopérations entre acteurs publics et privés.

Si l’on suit votre raisonnement jusqu’au bout, faut-il que certains territoires acceptent de ne plus tout miser sur l’industrie lourde et choisissent une trajectoire plus modeste mais plus cohérente avec leurs ressources ?

Notre étude ne dit pas qu’il faudrait renoncer à l’industrie lourde ou accepter une forme de décroissance territoriale, mais plutôt que tous les territoires ne disposent pas des mêmes ressources, des mêmes compétences, des mêmes héritages industriels ou des mêmes infrastructures.

Le véritable enjeu est donc de construire des trajectoires cohérentes avec ces capacités. Un territoire stratège n’est pas un territoire autonome ni autosuffisant. C’est un territoire capable d’identifier ce qui est essentiel pour lui, de préserver ses capacités productives et d’organiser des interdépendances choisies plutôt que subies.

La réussite de la réindustrialisation ne dépendra pas uniquement du nombre d’usines ouvertes, mais de la capacité des territoires à construire des trajectoires robustes, cohérentes et démocratiquement assumées. Je crois que c’est là que se joue aujourd’hui une partie de notre souveraineté productive.