Marianne : Pourquoi la réindustrialisation est-elle aujourd’hui revenue au cœur du débat public en France ?
Anaïs Voy-Gillis : Trois dynamiques expliquent ce retour. La première est géopolitique : le retour des rapports de force entre puissances a rappelé qu’un pays qui perd sa base industrielle perd aussi une partie de sa capacité à décider et à faire face aux crises. La deuxième est climatique : la transition suppose de transformer profondément les sites existants, mais aussi de produire les équipements, les matériaux et les technologies nécessaires à la décarbonation. Enfin, la réindustrialisation répond à un enjeu de cohésion sociale et territoriale. L’industrie peut créer de la valeur, des emplois qualifiés et des écosystèmes de sous-traitance en dehors des seules grandes métropoles.
Vous parlez dans ce rapport de territoires sous contrainte. Pouvez-vous développer ?
La réindustrialisation ne se déploie jamais sur une page blanche. Chaque territoire hérite d’activités, de compétences, d’infrastructures et de choix d’aménagement qui ouvrent certaines possibilités, mais en ferment d’autres. Parallèlement, plusieurs ressources deviennent plus rares ou plus disputées : le foncier, l’eau, l’électricité, les infrastructures et, parfois, la main-d’œuvre.
Les territoires doivent donc arbitrer entre différents projets et différents usages, alors même que leurs moyens budgétaires et leurs compétences institutionnelles restent limités. La question n’est plus seulement de savoir comment attirer des entreprises, mais quelles activités privilégier compte tenu des ressources disponibles et du projet territorial.
Vous insistez sur la rareté du foncier, de l’énergie et des infrastructures. Selon vous, quel sera le principal facteur limitant de la réindustrialisation dans les années à venir ?
Il n’y aura probablement pas un facteur limitant unique. Dans certains territoires, ce sera le foncier ; dans d’autres, l’accès à la puissance électrique, à l’eau ou aux infrastructures. La disponibilité des compétences et de la main-d’œuvre constituera néanmoins une contrainte transversale.
Il faut former à de nouveaux métiers, préserver les savoir-faire existants, mais également permettre aux salariés de se loger, de se déplacer et de vivre à proximité des sites. La politique industrielle ne peut donc pas être dissociée des politiques de formation, de logement, de mobilité et de services publics.
Dans quelle mesure cette transition est-elle socialement et territorialement asymétrique ?
Les activités qui déclinent et celles qui se développent ne se trouvent pas nécessairement dans les mêmes territoires. Les pertes et les créations d’emplois ne se produisent pas non plus au même moment et ne mobilisent pas les mêmes compétences. Une croissance de l’emploi dans le nucléaire, les énergies renouvelables ou les batteries ne compense donc pas automatiquement les difficultés de bassins très dépendants de l’automobile ou d’autres filières fragilisées.
Les territoires ne disposent pas davantage des mêmes infrastructures, des mêmes ressources financières ou de la même capacité à reconvertir leurs friches. La transition peut ainsi renforcer les écarts territoriaux si elle n’est pas anticipée.
Qu’entendez-vous par « faire des territoires des stratèges » ?
Un territoire stratège sait ce qu’il veut préserver, transformer et développer. Il connaît ses ressources et ses vulnérabilités, anticipe les mutations économiques, organise la coopération entre acteurs publics et privés et investit dans les infrastructures et les compétences nécessaires.
Il ne se demande pas seulement quelle entreprise souhaite s’implanter, mais si le projet est compatible avec la trajectoire productive qu’il veut construire. Cela suppose de dépasser une politique fondée uniquement sur l’attractivité, le nombre d’implantations ou les emplois annoncés, pour être capable de sélectionner les projets, de poser des conditions et de négocier leurs retombées territoriales.
Quelle est, selon vous, la principale illusion du discours actuel sur la transition industrielle ?
La principale illusion est celle d’une transition naturellement gagnant-gagnant. On laisse parfois penser qu’il serait possible de réindustrialiser, de décarboner, de créer des emplois, de préserver les ressources et de rester pleinement exposé à une concurrence internationale qui ne respecte pas les mêmes règles, sans avoir à faire de choix. Or, la transition industrielle ne supprime pas les arbitrages : elle les intensifie. Il faut décider quelles activités soutenir, quelles ressources leur consacrer, quelles contreparties demander et comment sécuriser les débouchés. La technologie et l’optimisation ne suffiront pas à trancher ces questions politiques.