Atlas des élections municipales 2026. Radiographie du vote urbain

Auteur(s)

Céline Colange est ingénieure de recherches CNRS en sciences de l’information géographique au sein de l’UMR 6266 IDEES (Université de Rouen). Géographe de formation, elle a soutenu une thèse de doctorat en géographie électorale consacrée aux réalignements et désalignements du vote en France de 1981 à 2005. Après un poste d’ATER, elle a rejoint en janvier 2010, en contrat post-doctoral, l’équipe du projet ANR-FEDER CARTELEC, portant sur la cartographie des bureaux de vote français. Depuis décembre 2011, elle conçoit et administre des bases de données géoréférencées et des systèmes d’information géographique, et réalise des traitements statistiques, de l’imagerie satellitaire, de la modélisation spatiale et des productions cartographiques.
Sylvain Manternach est titulaire d’un DEA de géographie et géopolitique de l’Institut français de géopolitique (université Paris-VIII). Ses pôles d’expertise sont la géographie électorale et la géopolitique locale. Coauteur, avec Jérôme Fourquet, de « L’An prochain à Jérusalem, Les Juifs de France face à l’antisémitisme » (L’Aube, 2016), il collabore depuis une dizaine d’années en tant que cartographe et dans le traitement des données avec l’Ifop. Il a réalisé l’essentiel des cartes des ouvrages « L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée » (Jérôme Fourquet, Seuil, 2019), « La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie » (Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, Seuil, 2021), « La France d’après. Tableau politique » (Jérôme Fourquet, Seuil, 2023) et « Métamorphoses françaises. État de la France en infographies et en images » (Jérôme Fourquet, Seuil, 2024). Il est membre du conseil scientifique de l’Institut Terram.

Résumé

L’Institut Terram publie un atlas inédit des élections municipales de 2026 dans les quarante-deux communes les plus peuplées de France. Un tel exercice, conduit à l’échelle des bureaux de vote, n’a pas été entrepris à cette granularité et sur ce périmètre pour ce scrutin. L’étude donne à voir des géographies électorales que les résultats communaux dissimulent. En croisant le vote avec les caractéristiques sociales et démographiques des territoires, elle met en lumière les fractures internes aux grandes villes, entre centres anciens et quartiers périphériques, espaces pavillonnaires et grands ensembles. Elle permet d’identifier les espaces de force et de faiblesse de chaque formation ainsi que les lignes de partage qui structurent durablement le vote urbain. Chaque commune fait l’objet d’une double page associant données cartographiées à l’échelle fine des IRIS, résultats détaillés des deux tours, géographie des candidats arrivés en tête et commentaires apportant les clés de lecture du scrutin, avec un niveau de détail rarement accessible. Cette radiographie éclaire les recompositions à l’oeuvre derrière la stabilité apparente du vote municipal. L’érosion de la participation, le recul de la gauche et des Écologistes, la progression du bloc central et l’implantation croissante de l’extrême droite, qui conquiert Nice, y prennent une profondeur nouvelle, lisible bureau par bureau et quartier par quartier. À un an de l’élection présidentielle, ces municipales constituent la dernière photographie électorale d’ampleur avant 2027. L’atlas offre à tous ceux qui voudront la déchiffrer, chercheurs, journalistes, élus et citoyens, une cartographie de référence des équilibres politiques du pays et de leurs ancrages territoriaux.


« La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel. »


Charles Baudelaire, « Le Cygne », Les Fleurs du mal, 1861.

Introduction – Ambitions et méthode d’un atlas inédit

Le présent atlas propose une lecture cartographique des élections municipales de 2026 dans les quarante-deux communes les plus peuplées de France. Il se distingue par la finesse de sa maille d’analyse, le bureau de vote, par la mise en regard systématique des résultats électoraux avec les caractéristiques sociales, démographiques et économiques des territoires, et par la comparaison avec les scrutins de 2014 et 2020. Un tel exercice, à cette granularité et sur ce périmètre, n’avait pas été entrepris jusqu’ici pour ces élections municipales.

L’étude répond à un double objectif, scientifique et politique. Elle vise d’abord à donner à voir des géographies électorales que les résultats communaux agrégés dissimulent, en particulier les fractures internes aux métropoles qui structurent durablement le vote urbain. Elle s’inscrit ensuite dans une conjoncture singulière : à un an de l’élection présidentielle de 2027, les municipales offrent la dernière photographie électorale d’ampleur avant ce scrutin. L’analyse des rapports de force à l’échelle des grandes villes, où la tripolarisation politique française s’exprime avec le plus de netteté, y prend une portée qui excède le seul cadre local.

Les municipales, entre logiques locales et signaux nationaux

Les élections municipales occupent une place singulière dans la vie politique française. Elles se distinguent par une participation traditionnellement plus élevée que les autres consultations, à l’exception de la présidentielle, même si l’abstention y progresse depuis plusieurs décennies. Cette spécificité tient à la nature même du scrutin : les électeurs y désignent moins une majorité politique qu’une équipe appelée à administrer leur cadre de vie quotidien1Benjamin Morel, Conseils municipaux : renouer avec l’engagement citoyen, Institut Terram-Laboratoire de la République, août 2025.. Les enjeux qui structurent les campagnes (urbanisme, logement, écoles, sécurité, équipements, mobilités) le rappellent, tout comme la personnalisation autour de candidats souvent connus de leurs administrés, en particulier dans les petites communes. Les appartenances partisanes y sont dès lors moins déterminantes qu’aux autres niveaux : la popularité du maire, son bilan, sa capacité à incarner un projet ou son implantation locale peuvent l’emporter sur les clivages nationaux2François Kraus, Municipales : les prémices de la présidentielle ?, Institut Terram, mars 2026., donnant lieu à des configurations originales (listes d’union, candidatures sans étiquette, dissidences) dans lesquelles les logiques territoriales priment sur les logiques partisanes.

Les municipales n’en constituent pas moins un rendez-vous politique majeur, d’autant plus lorsqu’elles précèdent d’un an la présidentielle et offrent la dernière photographie électorale d’ampleur avant ce scrutin. Sans pouvoir être lues comme une répétition générale, elles permettent d’apprécier l’état des rapports de force, la capacité de mobilisation des différentes familles politiques et l’évolution de leurs implantations territoriales. L’interprétation appelle toutefois une certaine prudence : le poids des personnalités locales et la solidité des ancrages distinguent profondément les municipales des scrutins nationaux, et même dans les grandes métropoles les maires bénéficient d’un capital personnel susceptible de transcender les clivages partisans. C’est précisément parce que ces positions sont solidement établies que les évolutions observées revêtent une signification particulière. Dans des territoires réputés stables, chaque conquête, chaque perte, chaque progression devient un indicateur des recompositions à l’oeuvre.

La présente étude s’attache à analyser les quarante-deux communes les plus peuplées de France. Elle ne saurait donc être représentatif de la France entière ni des municipales de 2026 dans leur ensemble. Elle constitue plutôt un objet d’étude particulier. Ces villes concentrent 15 % de la population de métropole, des départements et collectivités d’outre-mer, et forment les principaux pôles politiques, économiques et démographiques du pays. Elles sont aussi celles où les campagnes sont les plus médiatisées et les plus politisées, donnant lieu à des affrontements dont la portée dépasse le seul cadre local, ce qui leur confère un rôle de laboratoire des recompositions partisanes, des dynamiques électorales et de l’émergence de nouvelles forces politiques.

L’analyse est conduite à l’échelle des bureaux de vote, niveau d’observation le plus fin des résultats électoraux. Elle permet de dépasser les moyennes communales et de mettre en évidence les fortes disparités qui traversent les villes : contrastes entre centres anciens et quartiers périphériques, espaces pavillonnaires et grands ensembles, quartiers étudiants, secteurs en voie de gentrification, quartiers populaires. La cartographie révèle ainsi des géographies électorales souvent invisibles dans les résultats agrégés, éclaire les liens entre caractéristiques sociales des territoires et comportements électoraux, et permet d’identifier les espaces de force et de faiblesse de chaque formation ainsi que les lignes de fracture qui structurent durablement le vote urbain.

Pour chaque commune, l’atlas se déploie en deux pages complémentaires. La première rassemble les données essentielles : population et structure par âge, composition sociale, conditions d’occupation du logement, diplôme, chômage, part des immigrés. Cartographiées à l’échelle fine des IRIS3Les IRIS comptant moins de 20 habitants ont été grisés et exclus des analyses cartographiques, leur très faible population ne permettant pas d’interprétations statistiquement pertinentes., ces informations mettent en lumière les contrastes internes aux grandes villes et rappellent que derrière une moyenne communale se cachent des situations parfois fortement contrastées d’un quartier à l’autre. La seconde page est consacrée au scrutin : évolution de l’abstention entre 2014, 2020 et 2026, résultats du premier tour et degré de fragmentation, géographie des bureaux pour les trois candidats arrivés en tête, avec un niveau de détail rarement accessible. La cartographie du second tour complète cette lecture en faisant apparaître simultanément le candidat en tête et l’intensité de son soutien. De très courts commentaires apportent les clés indispensables : contexte local, poids des sortants, dissidences, alliances, reports de voix ou événements ayant influencé le scrutin.

La participation, une exception municipale qui s’érode

Les municipales constituent traditionnellement le scrutin local qui mobilise le plus les électeurs français. La proximité des enjeux, la personnalisation autour du maire et le fort ancrage territorial des équipes expliquent une participation supérieure à celle des autres élections locales. Elle est d’autant plus élevée que la commune est de petite taille, où les liens d’interconnaissance entre élus et habitants renforcent le sentiment d’utilité du vote. À l’inverse, elle décroît à mesure que la taille de la commune augmente, selon un gradient particulièrement stable d’un scrutin à l’autre.

Les municipales de 2026 s’inscrivent néanmoins dans la poursuite du mouvement d’abstention qui touche l’ensemble des scrutins depuis plusieurs décennies. Comparée à 2014, la participation recule nettement. C’est surtout sa répartition qui retient l’attention : les communes les moins peuplées, longtemps considérées comme les bastions de la démocratie municipale, enregistrent les reculs les plus marqués. Les ressorts traditionnels de la mobilisation locale semblent s’essouffler, resserrant l’écart entre petites et grandes communes. Deux facteurs y contribuent sans en épuiser l’explication : la disparition du panachage pour les communes de moins de 1 000 habitants, qui favorisait une forte personnalisation du vote ; et la raréfaction de l’offre politique locale, avec un nombre de listes en baisse dans presque toutes les catégories (à l’exception des communes de 100 000 habitants et plus), traduisant les difficultés croissantes à constituer des équipes municipales. 

Comme le montre le graphique 1, la baisse la plus significative est enregistrée dans les communes de moins de 1 000 habitants, où la participation recule de 11 points. Ce recul s’atténue à mesure que la taille des communes augmente. La relation entre taille et évolution de la participation reste valide, avec une trajectoire particulièrement régulière en 2014 comme en 2026. Les communes de plus de 100 000 habitants s’écartent toutefois du schéma puisqu’elles enregistrent une légère progression de la participation, qui les place désormais au niveau des communes de 10 000 à 20 000 habitants et au-dessus de celles de 20 000 à 100 000, rompant avec la hiérarchie traditionnelle.

Municipales 2026 : un scrutin local à l’épreuve de la recomposition nationale

La vie politique française est aujourd’hui structurée autour de trois grands pôles imposés au cours de la dernière décennie : un bloc de gauche allant du PS à LFI en passant par les écologistes ; un pôle central agrégeant une partie de la droite libérale ; un troisième bloc formé par le Rassemblement national et ses alliés à l’extrême droite. Cette tripolarisation s’est affirmée avec l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, puis consolidée en 2022 avec l’élimination par deux fois du Parti socialiste et des Républicains dès le premier tour. 

Les municipales de 2026 constituent à cet égard un scrutin particulièrement intéressant. Elles permettent d’apprécier dans quelle mesure la recomposition nationale s’est diffusée jusqu’au niveau communal, longtemps considéré comme le plus résistant aux alternances partisanes. Si les logiques de proximité et le poids des sortants continuent de distinguer les municipales des autres élections, les résultats récents invitent à s’interroger sur la capacité des ancrages locaux à résister durablement à la transformation du paysage politique français. À un an de la présidentielle, l’ambition de La France insoumise comme du Rassemblement national est précisément de montrer leur capacité à peser dans un jeu politique local qui ne leur est pas favorable.

L’évolution des communes dirigées par chacune des principales sensibilités entre 2020 et 2026 met en évidence plusieurs tendances (graphique 2). La droite (LR et divers droite) demeure la première force municipale du pays, conservant près de quatre communes sur dix malgré un léger recul. La gauche (PS, LÉ, PC, LFI et divers gauche) enregistre en revanche une diminution plus marquée, passant de 31,3 % à 24,9 % des communes concernées. À l’inverse, le bloc central progresse sensiblement, sans que cela traduise seulement les succès du macronisme. En effet, cette progression reflète aussi les recompositions internes de la droite modérée, dont une partie s’est ralliée à Horizons, et la proximité ancienne entre centre et droite dans les exécutifs municipaux. L’extrême droite reste quantitativement peu implantée mais son nombre de communes dirigées connaît une progression significative, témoignant de son entrée progressive dans le paysage municipal. Les listes classées « divers » voient également leur poids augmenter.

Ces évolutions traduisent des recompositions réelles sans remettre en cause la forte inertie propre aux scrutins municipaux. Les alternances restent limitées, les majorités sortantes bénéficiant le plus souvent d’un avantage lié à leur implantation. C’est précisément cette stabilité qui confère une portée particulière aux gains et aux pertes : dans un scrutin où les positions acquises sont solides, chaque évolution devient un indicateur des transformations à l’oeuvre dans les rapports de force territoriaux.

Les 42 grandes villes : stabilité de façade, recompositions réelles

À l’échelle des quarante-deux principales villes françaises, les municipales de 2026 apparaissent, au premier abord, relativement stables. Elles contrastent avec le profond bouleversement de 2014, marqué par un vote sanction à l’encontre du pouvoir socialiste et la perte de onze grandes villes par la gauche, qui passait alors de trente à dix-neuf municipalités dirigées. Les élections de 2020 avaient permis un rééquilibrage partiel avec le retour de la gauche à la tête de vingt-quatre communes, tandis que l’extrême droite enregistrait une victoire historique en s’emparant de Perpignan. Six ans plus tard, les rapports de force évoluent plus modestement : la gauche recule de vingt-quatre à vingt-deux villes, la droite et le centre progressent de dix-sept à dix-huit, et l’extrême droite double sa représentation en dirigeant désormais deux des quarante-deux plus grandes communes avec Perpignan et Nice, qu’Éric Ciotti a ravie à Christian Estrosi.

Cette stabilité apparente masque des recompositions plus profondes. Les alternances sont plus nombreuses et les gains des uns compensent les pertes des autres (carte 1). La gauche cède Brest, Besançon, Clermont-Ferrand, Annecy et Bordeaux au profit du centre et de la droite, mais conquiert en retour Nîmes, Saint-Étienne et Amiens. La droite perd Nice, qui devient la plus grande ville jamais remportée par le Rassemblement national, devant Toulon en 1995 et Perpignan en 2020.

Le scrutin met en lumière les recompositions internes de la gauche. Après les succès de 2020, Les Écologistes connaissent un net recul, perdant notamment Bordeaux et Strasbourg – cette dernière revenant au PS – et ne conservant Lyon qu’au terme d’un scrutin particulièrement disputé (moins de 3 000 voix d’écart au second tour). La France insoumise confirme à l’inverse son enracinement local. Malgré des relations dégradées avec ses partenaires de gauche, dans un contexte de fortes tensions autour de prises de parole de Jean-Luc Mélenchon jugées antisémites, le mouvement s’impose comme un acteur incontournable des seconds tours et enregistre plusieurs conquêtes symboliques (Saint-Denis au premier rang, ainsi que plusieurs communes de la proche banlieue parisienne et de l’agglomération lyonnaise). L’extrême droite poursuit également son implantation avec 56 mairies dirigées : au-delà de Nice, elle échoue de peu à Nîmes et à Toulon. Son réseau d’élus locaux demeure sans commune mesure avec celui de la droite ou de la gauche, mais l’enracinement territorial progresse dans un scrutin qui lui est traditionnellement moins favorable que les élections nationales.

Cartes et analyse des résultats des quarante-deux métropoles

Découvrez, dans le document intégré ci-dessous, l’analyse complète des quarante-deux communes les plus peuplées de France. Conduit à l’échelle des bureaux de vote, ce travail n’avait jamais été entrepris à cette granularité et sur un tel périmètre pour un scrutin municipal. À un an de l’élection présidentielle, ces municipales constituent la dernière photographie électorale d’ampleur avant 2027. L’atlas offre à tous ceux qui voudront la déchiffrer, chercheurs, journalistes, élus et citoyens, une cartographie de référence des équilibres politiques du pays et de leurs ancrages territoriaux.

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