Arnaud Brennetot : « Les dirigeants de TPE rurales bénéficient d’un fort ancrage dans leur territoire »

Professeur de géographie à l’université de Rouen-Normandie et spécialiste des idéologies et des politiques territoriales, Arnaud Brennetot publie, pour l’Institut Terram, en partenariat avec Bpifrance Le Lab, une étude intitulée Artisans et commerçants : fabrique de la cohésion en ruralité.

Marianne : Votre étude s’intéresse aux très petites entreprises (TPE) en milieu rural. Quelles sont les spécificités de ces entreprises ?

Arnaud Brennetot : Les dirigeants de TPE rurales bénéficient d’un fort ancrage dans leur territoire. Ils en sont souvent issus et ont parfois hérité de l’entreprise d’un proche. Cette implantation génère des attachements affectifs profonds. La ruralité est vécue comme une source de qualité de vie, de contacts avec des paysages appréciés, de proximité, de sécurité et de forte interconnaissance locale.

En contrepartie, la condition rurale présente aussi des inconvénients : un certain éloignement, des coûts de transport qui peuvent être pesants, des marchés restreints, des difficultés à attirer de jeunes salariés ou des repreneurs.

« L’implantation rurale relève davantage d’une identité que d’un argument commercial explicitement mobilisé », expliquez-vous. Qu’entendez-vous par là ?

Le territoire dans lequel les petites entreprises déploient leur activité correspond souvent aux espaces de vie des entrepreneurs. Ils vivent dans les mêmes bassins de vie que leurs salariés ou leurs clients. Pour une partie d’entre eux, ils y ont grandi et y ont fondé une famille. Il n’y a pas de dissociation entre l’espace de la production et celui de la vie quotidienne mais, au contraire, une véritable identité territoriale. La réputation locale, la qualité du service rendu, la disponibilité ou la fiabilité contribuent à la qualité du cadre de vie local et comptent davantage que des plans de communication.

Bien entendu, pour certains secteurs comme le tourisme ou certains territoires à forte renommée, l’image de marque peut revêtir une dimension stratégique. Mais cela correspond à un certain type de ruralité et ne peut être généralisé.

En quoi les relations entre dirigeants et acteurs publics locaux sont-elles contrastées ?

Les rapports des entrepreneurs avec les élus locaux varient fortement, allant de la défiance mutuelle à une collaboration étroite. Les situations locales sont très contrastées. Certains élus sont à l’écoute et parviennent à impliquer les dirigeants de TPE dans la vie locale, quand d’autres peuvent prendre des décisions parfois très clivantes.

La culture des élus locaux diffère de celle des petits entrepreneurs, même lorsqu’ils se connaissent et habitent le même village. La proximité entre les différents acteurs ne garantit pas nécessairement une coopération constructive. L’enjeu de la concertation est donc crucial, de même que la reconnaissance des besoins et des attentes des TPE dans la prise de décision locale.

Comment s’appréhende la responsabilité territoriale ?

Plus de 80 % des dirigeants reconnaissent avoir un impact sur leur territoire, que ce soit à travers leur contribution au développement économique, à la création d’emplois ou à la préservation de son attractivité. Beaucoup sont également impliqués dans le mécénat local, l’accueil de stagiaires ou d’apprentis. Certains, plus rares, vont jusqu’à s’investir dans la vie associative, le bénévolat, l’animation de réseaux d’entreprises ou même l’exercice de mandats politiques. Ces diverses formes d’engagement contribuent à dynamiser les relations d’interdépendance locale et à faire système, c’est-à-dire à créer du territoire.

Comment aider ces entreprises ?

Le premier enjeu concerne l’écoute des entrepreneurs et leur intégration dans le projet de territoire. Il est important que cette dynamique ne repose pas uniquement sur quelques personnalités, qu’il s’agisse d’élus particulièrement à l’écoute ou de dirigeants jouant le rôle d’ambassadeurs des TPE locales. Il faut créer les conditions d’une concertation structurée et collective, notamment lorsqu’il s’agit de définir les grandes orientations du territoire.

Un second enjeu concerne l’accompagnement des dirigeants les plus isolés, ceux qui ne se tournent pas vers les autres acteurs lorsqu’ils rencontrent des difficultés, qu’il s’agisse d’une conjoncture défavorable, du recrutement de salariés ou de la recherche d’un repreneur. Organiser des réunions ou des réseaux d’entreprises ne suffit pas. Il faut aller à la rencontre de ces entreprises et, comme le résume un entrepreneur interrogé dans l’enquête que j’ai menée, « toquer à la porte ».

Certains élus le font déjà mais, si l’on souhaite généraliser cette démarche, les intercommunalités rurales doivent mener un véritable travail de terrain et aller à la rencontre des dirigeants les moins intégrés au tissu économique local.