L’idée d’une transition industrielle qui ne ferait que des gagnants est une illusion, assène l’Institut Terram dans une étude intitulée Transition industrielle : du récit national aux territoires stratèges. « Croire que de nouvelles activités viendront se substituer à d’autres sans heurts relève de l’utopie », estiment les auteurs, la géographe Anaïs Voy-Gillis et les entrepreneurs Hugo Lambert et Tristan Méneret, qui entendent apporter aux nouvelles équipes municipales et intercommunales une « grille de lecture lucide » de leurs capacités d’action.
Les filières « gagnantes » et « perdantes » ne se déploient pas dans les mêmes espaces, observent-ils, après avoir travaillé à partir du cas des Pays de la Loire, région souvent présentée comme l’une des plus équilibrées, où l’emploi industriel représente encore 16 % de l’emploi total, soit 4,6 points de plus que la moyenne nationale.
Fatigue territoriale
Sans parler de « réindustrialisation », le pays traverse actuellement une « recomposition asymétrique ». Les activités en déclin – automobile, aéronautique, ciment, construction – se concentrent dans les bassins industriels historiques, tandis que celles qui ont le vent en poupe s’implantent au plus près des infrastructures, des sources d’énergie et des écosystèmes technologiques.
« Quelques territoires, souvent autour des métropoles, voient l’industrie se renforcer, quand les bassins historiques du Nord-Est la voient reculer », analysent-ils. « Il n’existe donc aucune compensation territoriale automatique entre pertes et créations d’emplois », souligne l’étude, qui regrette une vision trop centralisée de la politique industrielle actuelle, fondée sur un « récit national », et craint un creusement des fractures territoriales.
Les collectivités apparaissent de plus en plus comme « des opérateurs de compromis », « sommées de rendre compatibles des objectifs souvent contradictoires : réindustrialiser, décarboner, limiter l’artificialisation, maintenir la cohésion sociale et répondre aux attentes des habitants ». Cette situation nourrit un sentiment de « fatigue institutionnelle territoriale ».
À rebours de la logique de France 2030 – et alors que celle, plus récente, des Grands Projets stratégiques soulève également des interrogations –, les auteurs défendent une vision réaliste de la réindustrialisation, fondée sur les forces et les faiblesses de « territoires stratèges ».
Territoire stratège
Selon leur définition, un territoire stratège « n’est pas celui qui maîtrise tout », sachant qu’il dépend souvent de centres de décision extérieurs, « mais celui qui identifie ses dépendances » (énergie, technologies, marchés…) et « élargit ses marges d’action, sous réserve qu’il existe un cadre national et européen stable ».
Dans les territoires engagés dans des projets liés à la transition écologique, le décalage entre les prises de décision des grands groupes et leurs impacts locaux est « particulièrement criant », estiment les auteurs, citant le cas de la vallée de la batterie autour de Dunkerque, dont il est encore trop tôt pour savoir si elle constituera un succès durable.
Afin de bâtir un projet industriel local « cohérent », les auteurs invitent à sortir de la logique actuelle des appels à projets nationaux ou des filières à la mode (hydrogène, batteries, IA…) « sans vérifier leur compatibilité avec l’écosystème local », et à inverser l’ordre des priorités en partant des contraintes plutôt que des opportunités. « La capacité à refuser certains projets constitue, paradoxalement, un indicateur de maturité stratégique », assurent-ils.
La méthode du « mapping territorial » doit ensuite permettre d’identifier les atouts du territoire : savoir-faire, offre de formation, disponibilité foncière, capacités énergétiques, infrastructures logistiques… « L’objectif n’est pas d’attirer « de l’industrie » en général. Il est de cibler les activités qui renforcent réellement l’écosystème local », insistent-ils. Ce qui suppose une coordination institutionnelle efficace et une gouvernance territoriale solide.
Préférence territoriale
La commande publique peut également « servir d’instrument d’orientation indirecte », souligne l’étude, tout en regrettant que le cadre juridique européen ne permette pas d’instaurer une préférence territoriale explicite.
À cet égard, le projet de préférence européenne – étendu à l’ensemble des pays signataires d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne – porté par le vice-président de la Commission européenne Stéphane Séjourné, ne laisse pas présager un véritable changement d’orientation.
Dans cette course contre la montre, les effets sont déjà visibles. En témoigne l’échec du projet de gigafactory de panneaux photovoltaïques porté par la société Carbon à Fos-sur-Mer.