Ouest France : Pourquoi cette étude et quel constat nouveau dressez-vous de la transition industrielle engagée dans les Pays de la Loire ?
Anaïs Voy-Gillis : Nous avons voulu sortir d’un récit trop général sur la réindustrialisation. On parle beaucoup du nombre d’usines, du nombre d’emplois ou encore de la transition écologique, mais beaucoup moins des conditions concrètes dans lesquelles ces transformations se réalisent dans les territoires. Or, c’est là que tout se joue : le foncier disponible, l’accès à l’énergie, les compétences, le logement, les infrastructures ou encore l’acceptabilité des projets.
Les Pays de la Loire constituent un cas très intéressant, parce que la région est à la fois très industrielle et très diverse. Elle est l’une des premières régions industrielles de France par le poids de l’industrie dans l’emploi, mais cette réalité recouvre des situations très différentes selon les départements.
Le constat est que la transition industrielle ne produit pas seulement une modernisation heureuse et linéaire. Elle révèle aussi des tensions : les activités les plus dynamiques ne sont pas toujours celles qui créent le plus d’emplois localement, les décisions stratégiques sont souvent prises hors du territoire et les coûts — foncier, logement, mobilité, infrastructures — sont, eux, très locaux.
Les industries les plus émettrices de CO₂ sont aussi les plus dynamiques, notamment en Loire-Atlantique. Comment concilier la nécessité de décarboner avec la pression de la croissance, de l’emploi et du logement pour accueillir la main-d’œuvre ?
Il faut d’abord accepter que la transition industrielle crée des arbitrages et ne pas les masquer derrière un discours uniquement positif. En Loire-Atlantique, la dynamique industrielle autour du port, de la construction navale ou des nouvelles filières bas carbone constitue une opportunité. Mais elle met aussi le territoire sous pression : besoins en électricité, en foncier, en logements, en mobilités et en formation.
La bonne question n’est pas : faut-il choisir entre industrie et écologie ? La réponse est non. Mais il faut organiser la compatibilité entre les deux. Cela suppose de prioriser les projets selon leur utilité industrielle, leur contribution réelle à la décarbonation, les emplois et les compétences qu’ils ancrent localement, mais aussi leur impact sur le territoire. Une industrie bas carbone qui ne trouve pas de salariés parce que le logement est inaccessible ou que les mobilités sont insuffisantes reste une promesse incomplète.
Il faut donc penser ensemble politique industrielle, politique du logement, politique de formation, transports et énergie. C’est souvent ce chaînage qui fait défaut. Les territoires ne peuvent plus seulement « accueillir » des projets : ils doivent poser des conditions et construire un projet industriel territorial cohérent.
Hydrogène, capture de CO₂… Les acteurs de la décarbonation qui ont lancé des projets disposent-ils des leviers nécessaires à l’échelle locale ?
Ils disposent d’une partie des leviers, mais rarement de tous. Les acteurs locaux peuvent faire beaucoup : mobiliser du foncier, organiser les coopérations, adapter l’offre de formation, faciliter le dialogue avec les habitants et les entreprises. Les Pays de la Loire disposent d’ailleurs de véritables atouts : une culture industrielle forte, un port stratégique et des savoir-faire reconnus dans la construction navale, l’ingénierie ou encore les énergies marines.
Mais les filières comme l’hydrogène ou la capture de CO₂ dépendent également de décisions qui dépassent largement le territoire : prix de l’électricité, réglementation européenne, soutien public, maturité technologique, débouchés commerciaux ou stratégies des grands groupes. C’est particulièrement vrai pour l’hydrogène, dont le modèle économique demeure fragile.
L’enjeu n’est donc pas de promettre une autonomie locale totale. Il est de renforcer la capacité du territoire à peser dans les décisions : savoir quels projets il souhaite réellement accueillir, à quelles conditions, avec quelles retombées locales et quelles garanties dans la durée.
Le collectif Acttifs (ENGIE, Chantiers de l’Atlantique, Groupe Idea, GRDF, Ocean Winds, Medef Pays de la Loire, Audencia, Pôle Mer Bretagne Atlantique, etc.) organise un débat public consacré à la résilience industrielle des territoires, à partir de l’étude de l’Institut Terram, le jeudi 11 juin à 17 heures, à La Cantine x La French Tech, rue de la Tour-d’Auvergne, à Nantes.