Face au stress hydrique croissant, la réutilisation des eaux usées fait des émules jusqu’en Suisse

Déjà pratiquée dans certaines régions arides du globe, la réutilisation des eaux usées fait l’objet d’un nombre croissant de projets en Europe. Depuis un an, Yverdon-les-Bains arrose ses parcs et rues avec une eau régénérée, ce qui lui permet d’économiser de l’eau potable.

À Yverdon-les-Bains, c’est une petite révolution qui a commencé il y a un an. Des camions municipaux remplissent leurs citernes à la station d’épuration. L’eau qu’ils transportent n’est pas potable, mais traitée et désinfectée : elle sert à arroser les parcs ou nettoyer les rues. Cette expérimentation pionnière en Suisse repose sur la réutilisation des eaux usées traitées, la REUT (REUSE en anglais). Le procédé consiste à utiliser, pour de nouveaux usages, des eaux ayant déjà servi à des fins domestiques ou industrielles et ayant fait l’objet d’un traitement.

Dans cette ville de 30 000 habitants, deuxième du canton de Vaud, le procédé a déjà permis de réduire d’environ 90 % la consommation d’eau potable jusqu’alors dévolue au nettoyage de la station d’épuration (STEP) et l’arrosage des espaces verts. « Depuis le début de la production, près de 3000 m³ d’eau ont été réutilisés », précise Brenda Tuosto, municipale chargée de l’Environnement et députée du canton. Et ce, pour un investissement de 80 000 francs, qui s’est ajouté aux travaux de modernisation de la STEP.

La ville a choisi la technologie de BIO-UV, leader européen du traitement de l’eau par ultraviolets — de type C, les plus énergétiques — qui permet de détruire les contaminants biologiques. « Le projet s’inscrit dans la stratégie cantonale vaudoise, en avance sur la législation fédérale, souligne Brenda Tuosto. Les études de faisabilité technique et sanitaire ont permis de démontrer la pertinence du projet. Il s’agissait de garantir qu’aucun résidu polluant ne se retrouve dans les sols. » Le canton suit de près la mise en œuvre du projet ainsi que les analyses.

Dans le sud de l’Europe, des cultures irriguées avec des eaux usées

La REUT est déjà bien maîtrisée dans des pays comme les États-Unis, l’Afrique du Sud, l’Australie et le sud de l’Europe, et des eaux de grande qualité sont produites à Singapour, en Israël et au Koweït. La législation reste en revanche prudente en Suisse. « Sans base légale toute faite, nous avons décidé de nous appuyer sur la réglementation en vigueur pour la réutilisation des eaux dans le secteur de la propreté et de l’industrie. La condition étant que les eaux usées soient évacuées dans les canalisations après la réutilisation, et non dans l’environnement », précise l’édile d’Yverdon.

La Suisse n’autorise pas la réutilisation de ces eaux traitées pour l’irrigation des zones agricoles, contrairement à l’Espagne ou en Italie, où ce procédé s’est imposé comme un outil stratégique. Dans ces deux pays, 14 % et 4 % des eaux usées sont réutilisées après traitement. « En Espagne, cette montée en puissance s’est opérée sous contrainte. La pénurie d’eau, particulièrement dans l’arc méditerranéen, a été le principal moteur », explique le chercheur Jorge Rodríguez Chueca, de l’Université polytechnique de Madrid. Si les premières lois espagnoles faisant référence à la réutilisation des eaux usées datent de 1985, il faut attendre celle de 2005, qui a modifié le Plan hydrologique national, pour que la réutilisation s’impose comme un pilier des politiques hydriques, aux côtés du dessalement.

« Aujourd’hui, les eaux traitées irriguent cultures maraîchères, vergers et espaces urbains. Dans les régions de Murcie, la Communauté valencienne et les îles Canaries, elles constituent une ressource essentielle pour l’activité agricole, au point de faire de l’Espagne l’un des laboratoires mondiaux de la REUT », affirme Jorge Rodríguez Chueca. En 2011, à la suite de « la crise des concombres » — une épidémie causée par la bactérie E. coli attribuée à tort à un lot de concombres arrosés avec des eaux régénérées —, les exigences sanitaires pour la REUT dans l’agriculture se sont accrues.

Des eaux à considérer comme une ressource et non un déchet

L’Italie a suivi une trajectoire comparable, quoique plus progressive. Dans la région de Milan, en période de sécheresse, la totalité des eaux traitées peut être redirigée vers l’agriculture, irriguant jusqu’à 22 000 hectares. Un usage devenu vital. Avec une baisse annoncée de 40 % du débit de l’eau d’ici à 2050, l’Italie a adopté un décret-loi sur la sécheresse, qui vise à réduire le gaspillage des ressources, à renforcer la résilience des réseaux d’approvisionnement existants, à mettre en place des systèmes de collecte pour la réutilisation des eaux usées traitées et à construire des usines de dessalement. Mais, selon la FAO, 42 % des communes italiennes ne disposent toujours pas d’un système d’épuration adéquat et seuls 4 % de l’ensemble des eaux usées en Italie seraient réutilisés.

L’avance des pays méditerranéens a contribué à structurer le cadre européen. Entré en vigueur en 2023, le règlement de l’Union européenne définit des standards communs pour l’irrigation agricole, avec quatre niveaux de qualité selon les cultures et les risques sanitaires. En France, moins de 1 % des eaux utilisées proviennent de la REUT. Et les 1000 projets de réutilisation des « eaux non conventionnelles » souhaités par Emmanuel Macron, dans le cadre du Plan Eau à la suite des sécheresses de 2022 et 2023, ont fait un flop.

Pourtant, « l’état de l’art scientifique et l’analyse des retours d’expériences internationaux confirment l’intérêt de la réutilisation de l’eau pour répondre à des situations de fortes tensions », affirment Jérôme Harmand et Nassim Aït Mouheb, directeurs de recherche à l’Institut national français de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). La réglementation a récemment été assouplie en France, avec huit textes publiés entre 2023 et 2024, élargissant les possibilités de réutilisation des eaux usées traitées à tous les usages n’étant pas d’ordre alimentaire, d’hygiène ou d’agrément.

« Les eaux usées ne doivent plus être considérées comme un déchet à traiter et évacuer, mais comme une ressource », poursuivent les chercheurs de l’Inrae. Ces eaux peuvent par exemple être riches en fertilisants utiles aux cultures agricoles. « La REUT offre des opportunités pour les filières à plus forte valeur ajoutée — arboriculture, viticulture, maraîchage, cultures spécialisées — davantage en mesure d’intégrer un coût de l’eau plus élevé », estime l’Institut Terram, un laboratoire d’idées dédié aux territoires. Entre 1 et 1,6 milliard de mètres cubes seraient mobilisables chaque année en France par ce biais, d’après leur étude Réutilisation des eaux usées traitées : un levier de résilience agricole.

Une surenchère de traitements ?

Derrière ces avancées techniques, les grands groupes exploitants de l’eau seraient-ils en embuscade ? C’est ce que considèrent les journalistes Nicolas Celnik et Fabien Benoit. Leur ouvrage intitulé Les Assoiffeurs (Éd. Les Liens qui Libèrent), en librairie le 8 avril, montre que la REUT reste concentrée dans les mains de Suez et Veolia. Veolia Waters Technologies, la filiale consacrée aux technologies de l’eau, génère en effet à elle seule un chiffre d’affaires de 4,7 milliards d’euros en 2023, soit 11 % de l’ensemble du groupe.

« Face à une explosion de micropolluants et de polluants éternels, ces groupes poussent vers une surenchère de traitements et de contrôles, déclarent les journalistes. Sous le couvert d’économies d’eau, la REUT n’est donc qu’une excuse pour continuer à prélever la ressource eau, sans remettre en question les usages ». Selon eux, des lobbies tels que les très influents Water Europe et Business Europe – réunissant les acteurs majeurs de l’industrie – ne seraient pas étrangers aux avancées réglementaires récentes de la Commission européenne et de l’État français.

Avec des étés de plus en plus secs, et une baisse de précipitations de 25 % attendue d’ici à 2060, la Suisse pourra-t-elle faire l’économie de la REUT ? « Dans l’ensemble, nous disposons de ressources en eau suffisantes, mais il existe des situations ponctuelles et locales de pénurie d’eau, et il faut investir dans l’avenir », estime Eberhard Morgenroth, spécialiste du traitement de l’eau à l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau (Eawag), qui cherche à définir les conditions-cadres nécessaires à une réutilisation sûre de l’eau dans le pays.

« La réutilisation de l’eau devrait faire partie du portefeuille de solutions pour gérer durablement les ressources hydriques, au même titre que les mesures visant une utilisation plus efficace et une meilleure disponibilité des sources conventionnelles », ajoute cet expert. À Yverdon-les-Bains, le dispositif pourrait bientôt être étendu à l’arrosage de terrains de sport, soit 20 000 m³ d’eau potable supplémentaires économisés par année, et des villes voisines se sont déjà déclarées intéressées par le procédé.