Si le journaliste Jean-Laurent Cassely a toujours observé les modes de vie des Français, jamais il n’aurait imaginé en apprendre davantage sur leurs comportements grâce à un objet en apparence aussi banal qu’un mégot de cigarettes. C’est pourtant le sujet de la dernière étude de l’Institut Terram dont il est l’auteur, La France vue du sol – Quand la géographie des mégots révèle les mutations des territoires. « Cela peut paraître contre-intuitif, comme ça, mais si on regarde par la bonne focale, si on s’arrache du sol pour embrasser du regard le quartier, l’espace public, le territoire, on peut s’approcher d’une réalité très concrète et comprendre ce que cela dit de nos comportements au travail, en vacances… », fait valoir Jean-Laurent Cassely. Voici ce qu’il faut retenir de cette étude.
« C’est l’un des points les plus intéressants de l’enquête. Les mégots sont le reflet de l’activité humaine : là où il y a des humains, il y a des mégots. C’est pour cela qu’il y en a plus en ville que dans les banlieues résidentielles ou à la campagne. Mais il y a aussi un aspect réglementaire. Comme il est interdit de fumer dans les établissements accueillant du public, s’il n’y a pas de poubelle avec un éteignoir juste à côté et que vous êtes pressé ou que vous ne faites pas attention, vous allez jeter le mégot au seuil de l’établissement : collège, lycée, hôpital, bureau, service public… Les lieux de transit – parvis de gare, abribus – sont aussi une catégorie de hotspots très importante parce qu’il est interdit de fumer dans les transports et que cela peut être générateur de stress. Il y a aussi les lieux de consommation festive et de détente : la rue commerçante du centre-ville, les cafés et restaurants mais aussi les rives et berges des cours d’eau. Le fait que les lieux publics aient été piétonnisés, végétalisés et rendus plus agréables a paradoxalement amené un nouveau type de dégradation. Enfin, le mégot est souvent produit sur le lieu d’activité et pas sur le lieu de vie. »
« Logiquement, ce sont des fumeurs. Mais, une fois qu’on a rappelé cette évidence, tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots par terre et ceux qui jettent leur mégot ne le font pas dans toutes les circonstances. Les hotspots sont le reflet des milieux qui les fréquentent : hommes et catégories populaires pour les bars et les cafés, jeunes en groupe devant les fast-food, lors des festivals… Avec une circonstance aggravante qu’est un contexte de lâcher prise, d’alcoolisation, lors duquel on a tendance à baisser la garde sur les éco-gestes. L’exemple typique, ce sont les festivals. Le lendemain, c’est une marée de mégots. Pourtant, ils rassemblent une population de jeunes citadins, diplômés et écolos, prototypes de ceux qui sont censés être des citoyens modèles… Il y a aussi un verrou psychologique : le sale appelle le sale. On le voit sur des chantiers, des zones dégradées dans une rue… C’est là que les gens vont se lâcher, déposer des cartons ou jeter leurs mégots. »
« Il n’y a pas de formule magique et cela passe par une conjonction d’outils, des plus répressifs aux plus pédagogiques. Il y a aussi un aspect technique : si le cendrier n’est pas bien placé, à deux mètres près, vous loupez le coche. La sensibilisation ne marche pas uniquement grâce aux campagnes médiatiques mais grâce aux relais d’opinion que sont les pompiers, les associations, la police, les jeunes en service civique… Dans les grandes agglomérations, le plus grand degré d’anonymat et la dilution du contrôle social peuvent être facteurs de relâchement, mais également d’incivilités. À l’inverse, là où commerçants, responsables associatifs et habitants se sentent attachés à un lieu familier, et responsables de la propreté de celui-ci, le territoire est mieux » tenu ».On a aussi mis en lumière dans l’étude un paradoxe français : la volonté d’avoir un environnement préservé et une croyance selon laquelle, comme le citoyen paye des impôts, il est normal qu’on nettoie à sa place. Enfin, le côté purement moralisateur ne fonctionne pas. Mais il faut le redire : non, quand vous jetez un mégot dans les grilles d’avaloir, il ne part pas dans les égoûts mais bien dans la mer; oui, il faut faire attention à bien l’écraser pour ne pas mettre le feu mais ce n’est pas une raison pour le jeter par terre au lieu de le mettre dans une poubelle. »