Le Figaro – Pourquoi vous êtes-vous penchés sur la santé mentale des 15-29 ans ?
Victor DELAGE – La santé mentale, particulièrement celle des jeunes, est devenue un sujet incontournable, mais longtemps marginalisé. Depuis la crise du Covid-19, l’isolement, le décrochage scolaire ou l’angoisse face à l’avenir ont été davantage mis en lumière. Avec la Mutualité française et l’Institut Montaigne, nous voulions une photographie complète, qui combine des réalités sociales (précarité, isolement, rapport au numérique) et une approche territoriale, notamment entre urbains et ruraux où les conditions de vie sont très différentes.
Margaux TELLIER-POULAIN – La jeunesse et la santé mentale sont des thèmes au cœur de nos réflexions et pour lesquels il était pertinent d’obtenir une vision d’ensemble. Cette étude est une pierre angulaire : elle dresse un panorama de cet enjeu dans toute sa pluralité, en intégrant les territoires, mais aussi les facteurs socio-économiques et les réalités de vie. C’était essentiel pour comprendre la complexité de la santé mentale des jeunes.
L’étude révèle qu’un quart des jeunes souffre de dépression. Ce chiffre vous a-t-il surpris ?
M. T.-P. – C’est massif et alarmant, un jeune sur quatre. Mais en utilisant le PHQ-9, un questionnaire international reconnu et standardisé, nous rejoignons d’autres travaux. Et ce chiffre s’inscrit dans la continuité de la hausse observée depuis la pandémie. Pendant longtemps, nous avions très peu de données robustes, en particulier sur les jeunes. Désormais, nous avons une enquête qui confirme la gravité de la situation, tout en restant en cohérence avec d’autres études récentes.
Justement, l’étude indique que 27 % des urbains souffrent de dépression, contre 20 % des ruraux. Comment interpréter cet écart ?
V. D. – Nous parlons d’un « isolement paradoxal » en ville : des jeunes entourés, mais qui se sentent seuls. L’anonymat, la compétition sociale ou la pression académique accentuent ce sentiment. On pourrait penser que la ruralité isole davantage, mais la sociabilité y est souvent plus solide. À l’inverse, les métropoles concentrent précarité étudiante, loyers élevés et hypercompétition. Tout cela pèse lourdement sur le moral des jeunes.
M. T.-P. – Je rejoins Victor Delage, l’imaginaire pourrait associer la ruralité à une forme d’isolement, mais les chiffres disent le contraire. En milieu rural, les relations sociales sont souvent plus régulières et plus ancrées. La quantité de contacts n’est pas gage de qualité : on peut avoir moins de relations, mais des liens plus forts, qui protègent davantage. Nous constatons également qu’il y a moins de tristesse, moins d’anxiété dans ces territoires-là, ce qui est à prendre en compte puisque la dépression est le fruit d’un grand nombre de facteurs.
Le départ du foyer familial est-il un moment de bascule ?
V. D. – Clairement. Les 15-17 ans, souvent encore chez leurs parents, sont les moins touchés par la dépression. Le taux grimpe quand les jeunes partent en résidence universitaire, s’installent seuls ou en colocation : c’est un moment où l’isolement et la pression financière s’accentuent et cela a encore un impact bien des années plus tard. Le cocon familial est protecteur quand il est stable. S’en éloigner, c’est se retrouver seul face à une série de défis simultanés qu’il est parfois difficile à gérer : 87 % des jeunes sont stressés par leurs études, 75 % par leur travail. C’est quelque chose que l’on retrouve moins dans d’autres périodes de la vie.
L’étude souligne un paradoxe : les urbains consultent moins, malgré une offre plus dense. Comment l’expliquer ?
V. D. – Globalement, assez peu de jeunes parlent à un professionnel de santé, et géographiquement, ce sont ceux qui en auraient le plus besoin qui le font le moins. Par exemple, dans les départements et régions d’outre-mer (DROM), seulement 30% des jeunes ont consulté, malgré des taux de dépression bien plus élevés qu’en Hexagone. Dans ces territoires, l’un des freins mentionnés par ceux ayant ressenti le besoin mais n’ayant pas consulté est de ne pas savoir vers qui se tourner (25%).
M. T.-P. – Beaucoup en parlent d’abord à leurs proches. Mais plus d’un tiers de ceux qui disent avoir besoin de consulter ne le font pas, par peur du jugement, par un doute sur l’efficacité ou à cause du coût perçu. Certains dispositifs existent, mais il reste un vrai travail de communication et de déstigmatisation à mener.
Et les réseaux sociaux dans tout cela ?
V. D. – Ils accentuent l’isolement. Les victimes de cyberharcèlement, plus d’un quart des jeunes, sont deux fois plus nombreuses à souffrir de dépression. À partir du moment où vous passez plus de trois heures sur les réseaux sociaux, on constate déjà que le risque de dépression est amplifié. C’est une corrélation inévitable.
M. T.-P. – Ils font pour autant partie intégrante de la vie des 15-29 ans. Ils peuvent créer du lien, près d’un jeune sur deux indique utiliser ces applications pour maintenir des liens sociaux, mais elles nourrissent aussi anxiété et isolement. Beaucoup de jeunes en ont conscience : près d’un sur deux dit rêver d’un monde sans Internet. Cela montre qu’ils identifient eux-mêmes ce qui leur fait du bien… ou du mal.
Quelles priorités pour améliorer la santé mentale des jeunes ?
V. D. – Les jeunes demandent avant tout un meilleur accès aux soins psychologiques (36 %) et plus de sensibilisation (34 %). Mais ils insistent aussi sur le bien-être via la culture, le sport, la vie associative.
M. T.-P. – Oui, et c’est un signal encourageant : ils veulent être acteurs. Ils ont conscience de leurs fragilités, mais aussi des leviers de mieux-être. À nous, collectivement, de leur donner les moyens d’agir et d’être entendus.
