Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales

Synthèse Longtemps reléguée à la périphérie du regard national, la ruralité a émergé ces dernières années comme un espace politique à part entière. Pourtant, lorsqu’on observe l’égalité femmes-hommes depuis ces territoires, une évidence s’impose : si la ruralité ne crée pas les inégalités de genre, elle les amplifie. Ce phénomène touche 11 millions de femmes, soit un tiers des Françaises, vivant sur 91,5 % du territoire et rarement considérées dans les politiques publiques, les données statistiques ou les récits contemporains. Une pluralité de profils unifiée par la même contrainte : la distance Loin de la figure monolithique de la « femme rurale », l’étude révèle une réalité composite : 32 % appartiennent aux catégories socioprofessionnelles inférieures, 23 % aux catégories socioprofessionnelles supérieures, et 45 % sont inactives. Non par choix, mais sous l’effet de carrières discontinues, de temps partiels subis et d’un marché du travail moins diversifié. En dépit de cette diversité, une même expérience structure leur quotidien : l’éloignement. Écoles, médecins, formations, services administratifs…, en ruralité, chaque démarche requiert temps, carburant et organisation. L’immense majorité de ces coûts logistiques retombe sur les femmes. Des mécanismes de domination identiques partout, mais renforcés hors des villes Le travail domestique, matrice de toutes les inégalités Comme en ville, les femmes font la majeure partie des tâches domestiques. Mais à la campagne, ce travail s’adosse à des distances plus longues et à moins d’alternatives. C’est ainsi que 86,5 % des femmes rurales gèrent les démarches administratives du foyer, 70 % les trajets scolaires, 74 % les activités extrascolaires. Ce qui, en ville, peut se mutualiser, se délègue rarement en ruralité. Une sécurité économique fragile et profondément genrée Plus d’une femme rurale sur deux (53 %) déclare ne pas se sentir en sécurité économique, un niveau proche des femmes urbaines (50 %) mais nettement supérieur à celui des hommes ruraux (38 %). Seules 40 % des femmes rurales parviennent à épargner régulièrement, contre 55 % des hommes ruraux. Et 27 % dépensent chaque mois plus qu’elles ne gagnent, soit 10 points de plus que leurs homologues masculins (17 %). En ruralité, 69 % des femmes mariées, pacsées ou en concubinage déclarent que ce sont les revenus (salaire, retraite ou allocations chômage) de leur partenaire qui contribuent majoritairement aux revenus du couple. C’est 9 points de plus que leurs homologues urbaines (60 %). Des trajectoires professionnelles balisées dès l’adolescence Déjà, au lycée, l’effet territoire se conjugue au genre : les formations éloignées, les transports insuffisants et les coûts associés conduisent les jeunes filles à renoncer à certaines orientations. Près d’une femme sur deux déclare que leur trajectoire professionnelle a été limitée parce qu’elles étaient des femmes. Un pourcentage identique en ruralité et en ville, mais dont les conséquences sont plus lourdes lorsque les alternatives sont rares. Le « malus rural du genre » : quand les distances démultiplient les écarts Une charge mentale renchérie par la géographie Si un tiers des urbaines (33 %) disent porter presque exclusivement la charge mentale du foyer, elles sont 40 % en ruralité. Les effets de ces tensions ne demeurent pas circonscrits à la sphère sociale et s’incarnent aussi dans la santé psychique.  Le temps personnel : la variable sacrifiée Une femme rurale sur cinq (19 %) déclare avoir moins de deux heures par semaine pour elle-même, contre 7 % des hommes ruraux. Sous le seuil des cinq heures hebdomadaires, les écarts explosent : 47 % des femmes rurales ont moins de 5 heures pour elles, contre 25 % des hommes (22 points d’écart). C’est plus du double de l’écart observé chez les urbains. Travail, responsabilités familiales et satisfaction : un différentiel qui se creuse Les femmes rurales sont 38 % à estimer que leurs responsabilités familiales limitent leurs possibilités professionnelles, contre 17 % des hommes de leur territoire. Une nouvelle fois, l’écart est plus nettement supérieur (22 points) par rapport à celui observé en ville (16 points). La ruralité ne crée pas les écarts, elle les durcit. Des trajectoires fémininesfaçonnées par l’espace Partir ou rester : un choix géographique avant d’être scolaire À 18 ans, l’exode étudiant réduit en un an la part des jeunes qui vivent dans les territoires ruraux. S’ils sont 33 % à 17 ans, à 18 ans ils ne sont plus que 24 % : une transformation brutale du paysage démographique, où les jeunes femmes partent davantage que les hommes. Celles qui restent sont majoritairement issues de milieux populaires, pour qui la mobilité représente des coûts impossibles à absorber. Les normes locales : la respectabilité au féminin Lorsqu’on demande aux femmes rurales ce que l’on attend d’elles :  Se mettre en couple : un amortisseur économique à sens unique La mise en couple améliore la situation matérielle des femmes rurales… tant qu’elle dure. Mais les patrimoines racontent une autre histoire : lorsque des enfants sont présents, 35 % des hommes sont propriétaires exclusifs du logement, contre 21 % des femmes (–14 points). Conséquence directe, plus d’un quart des femmes rurales (27 %) estiment qu’elles ne pourraient pas s’en sortir seules après une séparation (contre 9 % des hommes). Accès aux droits : la promesse de l’égalité se heurte au réel Santé et placement en crèche : un parcours d’obstacles continu Dans les zones rurales, 63,6 % des femmes disent ne pas avoir accès rapidement à des soins adaptés. Les crèches accessibles en ruralité sont trois fois moins nombreuses qu’en zones urbaines (8 places pour 100 enfants contre 26).  Violences conjugales : un paradoxe rural Les territoires ruraux concentrent 47 % des féminicides pour un tiers des femmes. Pourtant, seuls 26 % des appels au 3919 viennent des zones rurales. La proximité sociale, l’absence d’anonymat et l’éloignement des structures de protection rendent le recours à l’aide plus coûteux, plus risqué, plus rare. Isolement, charge civique et ressentiment Huit femmes rurales sur dix (79 %) se sentent isolées (85 % lorsqu’elles sont en couple sans enfant), contre 72 % de leurs homologues masculins.  Ce sentiment s’inscrit dans un contexte plus large ou le vote RN … Lire la suite de Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales